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Société 4 min de lecture

Tout change

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition février 2023
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Les plaques tectoniques, les blocs de pouvoir, les valeurs, les certitudes. « Un tournant historique », murmure doucement le Bouddha allemand en envoyant les Leos au front. C’est parti pour le front. On n’aurait pas dit ça il y a dix ans ; un mot ainsi rongé par les dents du temps, ce vieil os de mot, on l’aurait tout au plus gardé dans le coffre à vocabulaire, tout au fond, parmi ces drôles d’objets hérités qu’on ne jette pas par respect. Une relique de la préhistoire. De l’époque où grand-père parlait métier. De *À l’Ouest, rien de nouveau*, qui rafle actuellement les prix du cinéma, comme si tout le monde aspirait à nouveau à ce romantisme des tranchées, sombre et boueux.

Il était une fois un mur fait de pierres tombales, un rideau de fer, un bloc de rouille. Rien de tout cela ne pouvait être franchi. C’est pourquoi il était stable. Solide. Du moins, c’est ce qu’il semblait. Qui est qui, c’était assez clair. Rien ne changeait. Puis, lorsque la fin de l’histoire fut annoncée (qui en avait encore besoin, au fond ?), il ne s’agissait plus que d’être liquide. Le capital est devenu volatil, il était partout, tel un mirage, il suffisait de se jeter dessus, tout semblait possible. Semblait. Semblait. On avait oublié le sarcophage atomique de Tchernobyl, le présage du sida, écrit à l’époque en lettres géantes terrifiantes. Une fin heureuse sans fin s’annonçait, certes encore personnalisable. Celui ou celle qui n’était pas heureux(se) était un(e) perdant(e). Et non l’inverse. Tout devenait ludique, drôle, le « terrorisme du plaisir » régnait en maître, puis les tours jumelles se sont effondrées. Une nouvelle ère s’est ouverte, puis s’est achevée.

La « faille », ce mot soudainement omniprésent, signifie « saut », « déplacement », « perturbation » ; il s’agit d’une déchirure ou d’une rupture tectonique dans la roche, explique le Dr Guggel. Partout, on diagnostique désormais de telles failles, de telles ruptures et bouleversements : sur les marchés financiers, dans la société, au sein des classes sociales qui, apparemment, n’existent même plus. Du moins, pas de la même manière. Elles ne sont plus clairement identifiables. Où sont-elles passées ? On ne fait plus mention de la « classe moyenne » qu’avec indignation et lamentation. Aujourd’hui, les exigences démesurées de notre époque l’auraient même rattrapée ! Et pas seulement celle qui est condamnée à être une « perdante ». « Loser », un mot que l’on n’utilise presque plus à l’ère de la « cosmétique lexicale » avancée, car il exprime avec une honnêteté bien trop crue le mépris des gagnant·e·s ou des soi-disant gagnant·e·s.

Les classes sociales sont elles aussi en mouvement, comme nous tous, comme tout, comme le sol sous nos pieds. Réfugiés familiaux, nomades professionnelles, personnes en transit, nous nous installons dans des milieux, dans des bulles et des réserves, dans des utérus empruntés, avec des identités et des genres changeants, dans des constellations changeantes.

Tout bouge, et ce n’est plus un secret. C’est inquiétant. Ce n’est plus qu’une question de temps. Les plaques tectoniques, les blocs de pouvoir, les zones climatiques, les théâtres de guerre. Les puissances mondiales se repositionnent, prennent de nouvelles positions et s’attaquent les unes aux autres. Au lieu de se rapprocher. C’était autrefois. C’était autrefois le rêve, que l’on a rapidement gravé dans des chartes, que l’on a tenté de préserver pour l’éternité. On pensait que la leçon avait été apprise. Gravée à jamais dans l’ADN, dans la mémoire collective. Aujourd’hui, des générations grandissent en considérant l’Holocauste comme une rumeur ou un délire.

Les grandes puissances se mettent en place. À l’affût. Elles se tournent autour. Se tiennent à l’œil. Les Russes sont redevenus des extraterrestres, et ces derniers envoient de jolis ballons qui s’envolent dans le ciel américain. Peut-être que ces extraterrestres sont chinois. Ou l’inverse.

Ils manœuvrent. Ils concluent des pactes. De nouvelles alliances voient le jour, qui sont profondément incompréhensibles pour ce qu’on appelle l’Occident, ce noble chevalier à cheval. Que font-ils là entre eux ? De quoi s’entendent-ils entre eux ? Tout seuls, sans la nounou occidentale qui leur apprend les bonnes manières et comment se comporter correctement. Mais ils sont déjà nombreux à se retrouver ainsi, tout seuls. Ensemble, mais seuls. Ils ont tous les mauvais amis. La guerre fête son anniversaire. Elle grandit. Elle nous dépasse.