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Société 4 min de lecture

Se blottir dans un nid nostalgique

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition août 2025
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À l’époque, quand on roulait encore en 2CV. En Coccinelle. En Trabi. Quand maman portait encore des crinolines. Quand papa maniait la massue. Quand on achetait des Hostercher après l’école.

Comme les Beatles. Comme « Blowing in the Wind ». Ça a balayé les bêtises de nos têtes. Ça a fait disparaître la poussière sous les toges. Vous vous en souvenez ? Vous vous en souvenez ? Vous vous en rappelez ?

À l’époque où tout le monde faisait et pensait encore la même chose. Quand tout le monde croyait encore aux mêmes sornettes, au même Dieu, ou faisait semblant d’y croire, ou du moins donnait l’impression d’y croire ? Vous vous en souvenez ? Quand tout était simple et pas aussi diversifié, quand les gens ne confondaient pas leur genre ni leur Dieu, quand la simplicité était bien plus belle que la diversité.

Des murs de rangement des années 70, de la moquette, des bâtonnets salés et Rudi Carrell, quoi de plus génial ? Ou, pour les gothiques puristes ou encore les ménagères hippies, un retour en arrière vers des cuisines spartiates, des enfants dans des bacs à lessive et, bien sûr, une cuisinière astiquée avec amour ? Lorsque le service de gestion des algorithmes a désigné un groupe cible, les utilisateurs se voient généreusement proposer des contenus nostalgiques adaptés ; c’est ce qu’on appelle la personnalisation. Dans un groupe luxembourgeois intitulé « Ah, comme c’était beau, les années 80 ! », on affirme que dans les années 80, au Luxembourg, les gens s’asseyaient le soir devant leur porte d’entrée et qu’ils discutaient même entre eux, que les portes d’entrée étaient ouvertes à tous, surtout aux enfants, qui se déplaçaient librement, comme dans la citation légendaire selon laquelle « il faut tout un village pour élever un enfant ». C’est drôle, j’ai dû rater ça. Moi qui ai grandi dans les villages luxembourgeois de cette bonne vieille époque, je ne me souviens pas du tout de cette idylle : la perception est tellement sélective. Les maisons et les gens me semblaient plutôt renfermés ; les vaches étaient les plus bavardes.

Dans les groupes nostalgiques des années 80, on parle de parfums de glace, des « Coolen » inventés à l’époque, de la musique de maternelle pleine d’ours polaires et de ballons, mais plutôt pas de Tchernobyl ni du sida. Le bien-être plutôt qu’Orwell : dans les groupes nostalgiques, l’ambiance est chaleureuse. Une famille ou un cercle d’amis constitue également un de ces mini-groupes nostalgiques : on y réaffirme sans cesse la cohésion du groupe, comme en témoignent les photos d’ancêtres peu sympathiques, mais aussi cette photo de Noël des années 50 où une soi-disant famille pose, raide, devant un sapin surchargé de décorations. Nous sommes liés, que cela nous plaise ou non. Mais au moins, nous sommes ensemble. Du moins tant que la photo nous regarde.

Un sentiment d’appartenance au sein de cette solitude qui s’est emparée des êtres humains, de plus en plus pris en charge par des méta-assistantes, des « chuchoteurs » d’IA et des influenceurs. C’est peut-être pour cela que la nostalgie n’est soudain plus uniquement associée au blues et à la dépression ; c’est peut-être précisément pour cette raison que ce réflexe de légitime défense est aujourd’hui revalorisé. Tout à coup, des études révèlent même que ceux qui se complaisent dans le passé ont plus d’amis et sont plus heureux. Même si le présent est si peu attrayant ! Ils vivent certainement aussi plus longtemps. Sur leur île de nostalgie. Au moins un bastion d’appartenance ! Un petit paradis clôturé, avec un paillasson : « Les non-croyants, restez dehors, s’il vous plaît ! »

À l’époque de la guerre. À l’époque de Woodstock. Quand les drogues étaient encore bio. Quand les matriarcats existaient encore. Quand les patriarches existaient encore. Les tsars. À l’époque où les guerres étaient sévères et justes, et non pas toutes aussi décadentes, occidentales et confuses. Au nom du Père. Le Père frappait du poing sur la table. Il suffit que le Père dise « bombe atomique » pour que nous sachions ce qui a frappé. L’ordre mondial est rétabli. La Mère sert le repas.

L’utopie, c’est le passé, préservé, paisible, accueillant et immortel, gardé par des gardiens ou des gardiennes de la mémoire. Tout cela vaut mieux que la dystopie, qui est actuellement célébrée avec tant d’enthousiasme !

À chacun selon ses besoins, les offres sont si nombreuses que la stratégie marketing sait s’adapter à chacun d’entre nous. Ce petit monde idyllique vous attend, ce havre de paix, ce jardin d’agrément du souvenir : entrez donc ! Ici, par exemple : on y écoute toujours Pink Floyd !