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Société 4 min de lecture

Salzbourg va-t-elle devenir communiste ?

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition mai 2023
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Je suis allé une fois à Salzbourg. Il y a très, très longtemps, vers 1980. J’ai refoulé la plupart de mes souvenirs, y compris la saison ; ça devait être une saison quelconque. Avec de la pluie. Apparemment, c’est un symbole de la ville ; ils ne connaissent sans doute pas le Luxembourg. Il s’agirait, selon eux, d’un type de pluie particulier, qu’ils appellent « Schnürl » : la pluie tomberait du ciel en cordons. Comme si c’était très différent ailleurs. On dirait une spécialité locale, que l’on ne peut malheureusement même pas manger.

J’ai trouvé refuge dans une petite chambre mansardée d’une pension ; j’ai arpenté Salzbourg pendant trois jours, trois longues journées. Je n’avais encore jamais vu une telle concentration de gens hautains. Même les touristes s’efforçaient d’égaler ce niveau de suffisance. Les autochtones portaient des manteaux en loden, les femmes arboraient des coiffures sculpturales. Un boudin humain vert sapin se faufilait à travers les quelques ruelles étroites où débordaient les boutiques regorgeant de produits salzbourgeois. Je me promenais avec dédain, imprégnée de cette haine de Salzbourg à la Thomas Bernhard. Je me suis rendue au café, j’y ai sagement bu un café, j’y ai lu les journaux, j’ai écrit des remarques sarcastiques dans mon carnet de poétesse – les « hate posts » n’existaient pas encore –, et j’espérais que les lacets devant la fenêtre finiraient par m’hypnotiser pour de bon.

J’ai gravi le Mönchsberg, là où Peter Handke avait son ermitage. Il ne m’est pas venu à la rencontre comme une vieille amie. Soudain, comme par une main invisible, le rideau de cordons s’est écarté, le ciel s’est ouvert et j’ai vu jusqu’en Italie – du moins, c’est ce que j’ai cru –, dans cette lointaine dimension surnaturelle, claire et pourtant nappée d’une brume aux couleurs pastel ; j’ai alors éprouvé un sentiment à la « Goethe on the road ». Devant la maison natale de Mozart, j’ai vécu une révélation. Mozart, c’était bien celui dont la musique faisait donner plus de lait aux vaches. Si classique il doit y avoir, alors qu’il soit lourd, ampoulé, empreint de destin. Wagner, au moins. Devant la maison natale de Mozart, je me tenais sous un ciel bleu éclatant, l’air pétillant comme du champagne, et soudain, Mozart était là. Soudain, j’ai compris Mozart. La musique perlante, la légèreté de l’être, la sérénité, le summum. Cela n’a duré qu’un instant. Pendant trois jours, je n’ai parlé à personne, me limitant au strict minimum pour survivre ; le dernier soir, j’ai découvert une auberge au bord de la rivière, où se trouvaient des gens sans manteau en loden ni dirndl, avec des broussailles sur la tête. Avant de m’infliger définitivement la Mozartkugel le lendemain, je me suis enfui.

Avril 2023, élections régionales à Salzbourg. Un petit frisson parcourt le monde de la télévision : que se passe-t-il donc au royaume du Festival ? Les communistes ! 11 % ! Une progression de près de 11 % ! Dans la ville de Salzbourg, c’est même une personne sur cinq qui vote pour le diable en personne, bon sang ! Au lieu de toujours élire le vieux lapin noir, le gouverneur régional, au lieu de se contenter de cette Marlene du FPÖ, si charmante et si intransigeante ! Les « Kummerln », comme les appelaient les anciens, ça n’existe plus depuis longtemps en Autriche. Ce n’est qu’à Vienne qu’ils refont surface chaque année pour la grande fête : à la belle fin de l’été, dans les prairies du Prater, de vieux hommes gris, avec leur ventre, leur barbe et leurs lunettes, trônent devant des exemplaires déchirés du Kapital, et tout le monde se régale pendant deux jours de mets, de boissons et de danses ethniquement diversifiées.

D’ailleurs, n’y a-t-il pas déjà une maire communiste à Graz ? Et voilà qu’un jeune homme à Salzbourg sourit innocemment à la caméra. Il a l’air si sérieux, fiable, compétent et extrêmement intelligent quand il parle, et en plus, il a les épaules larges : le gendre idéal. Son parti s’appelle KPÖ plus, comme un comprimé de vitamines ultra-puissant, et non, il n’apprécie pas Staline. Ni Poutine, d’ailleurs. Les Salzbourgeois·e·s ne se seraient pas transformés du jour au lendemain en marxistes, voire en staliniens, se hâtent de rassurer les politologues. Cet historien et employé de musée s’est engagé depuis longtemps, avec son équipe, de manière très concrète sur le thème majeur du logement – comme c’est étrange, rare et exotique –, propose des conseils et, à l’instar de Graz, fait don d’une grande partie de son salaire de député régional à ses concitoyens dans le besoin. Un commentateur le qualifie de « communiste de salon ». Il paraît que c’est vraiment sympa à Salzbourg. Je crois que je vais y faire un tour.