Cela peut paraître surprenant pour certains. Je veux dire, pour ceux qui s’habillent avec ce qu’ils ont sous la main, ce qui traîne là, bref, comme ça s’est fait : on trouve toujours quelque chose dans ce trésor qu’on appelle la garde-robe, quelque chose à enfiler, si possible adapté à la saison. Quand ils apprennent soudain que les pulls à col roulé ne sont plus à la mode. Non, n’étaient plus ! Parce que maintenant, hop, ils sont de nouveau à la mode. On a de nouveau le droit de les porter, surtout les hommes, oui, les hommes doivent même le faire. Ça va devenir un incontournable !
Il y a un instant encore, c’étaient les plus cool de l’école, avec leur col roulé noir ! Et pourquoi fait-on maintenant tout un foin, comme si des archéologues avaient mis au jour des vestiges de l’époque prépharaonique ? Et pourquoi ces analyses théoriques sur la culture, qui s’étendent sur des pages entières dans les principaux médias français ? Des traités historiques, sociologiques et identitaires sur ce tissu qui serre si élégamment le cou ? Nous apprenons avec étonnement que les chevaliers le portaient déjà sous leur cotte de mailles, que les pêcheurs, les ouvriers, les buteurs, bref, les mecs, s’en servaient pour se protéger du froid. Jusqu’à ce que les existentialistes aient eux aussi envie de se serrer la gorge, dans un noir nihiliste exclusif ; les artistes et les féministes se sont approprié le look « de mec », et un chic ouvrier subtil s’est répandu dans les bars où les débats allaient bon train. De frêles jeunes hommes aux lunettes à monture d’écaille se glissèrent sous ce joug, ainsi que toute une foule de personnalités fascinantes : Warhol, Mitterrand et Saint Laurent, sans oublier Greco, qui jetaient des regards mystiques sous leur rideau noir. Ces calices austères, d’où jaillissaient les super-chefs, furent même érigés en symbole intellectuel. L’uniforme de ceux qui se croyaient uniques.
Puis, selon les recherches historiques, le pull à col roulé a été considéré comme disparu. Seuls quelques exemplaires survivaient encore, relégués dans des penderies un peu « gothiques » ; des survivants épars, ayant depuis longtemps perdu le fil des époques, traversaient imperturbablement, leur col roulé bien en place, ces éons hantés par les semelles compensées, les leggings fluo et les sweats à capuche. Il y eut quelques tentatives pour ressusciter cette pièce culte des génies, mais même l’engagement quotidien de Steve Jobs, vêtu de sa tenue de moine, n’y parvint pas.
Jusqu’à présent ! Tout a commencé de manière tout à fait banale, avec le ministre français de l’Économie et des Finances qui a publiquement renoncé à la cravate et s’est emmitouflé dans un col roulé face à la menace d’un retour de l’ère glaciaire. C’était très contagieux : cela avait déjà gagné le président de la République, qui s’était lui aussi glissé dans un col roulé. Ce n’est pas non plus parce qu’il se serait soudainement transformé en poète beatnik ou qu’il dirigerait un festival où l’on murmurerait d’une voix fragile et rauque des évocations de Paris sous la pluie ou de la saison des cerises. Non. C’est simplement parce qu’il fait froid, ce qui est en fait tout à fait compréhensible. Et qu’il va faire encore plus froid, bien plus froid encore, voilà ce qu’il veut faire comprendre avec insistance au peuple. Pour que le peuple s’en rende enfin compte. De ce qui se passe, malgré notre statut de grande nation nucléaire. Pour qu’il se ressaisisse enfin.
Mais il faut tout de même dégager une énergie positive. Encouragante. Nous pouvons tous agir. Nous pouvons tous apporter notre contribution. Que ce soit dans les HLM, dans les palais ou sous les ponts, ce sont parfois les petites choses qui font la différence.
« Habillez-vous chaudement ! », tel est le mot d’ordre, tout simple. Bien emmitouflé, il se rend au dîner avec M. Scholz, dont le style n’est pas encore tout à fait dans l’air du temps, le jour de la Réunification allemande. Il montre l’exemple, enfile de force sa tenue, transpire pour la bonne cause. L’image que le président renvoie désormais est censée servir de modèle. Une prise de position, une prise de position d’homme d’État qui plus est, tout n’est plus qu’une prise de position désormais. À l’instar de Zelensky dans son accoutrement de guerrier, Macron, dans son accoutrement climatique, est désormais toujours en action. Macron est désormais un guerrier écologique.
Bientôt, celui qui a été sacré « Champion de la Terre » par l’ONU en 2018 prononcera d’autres discours enflammés à l’intention de ses chers compatriotes, vêtu de longs caleçons en laine issue de la production régionale. Brigitte lève le pouce, les mains enfouies dans des moufles en laine « du terroir » ; son bonnet de caniche lui va à ravir. Tout cela est durable, tout comme l’énergie nucléaire.