« Faut-il le tuer ? », demande la présentatrice de RTL en introduisant le journal télévisé de nuit. « Lui », c’est, comme chacun sait, un vénérable vieil homme qui nous regarde avec sagesse, d’un regard presque bienveillant. L’homme le plus recherché au monde, ce super-monstre dont tout le monde parle en ce moment. Nous connaissons ce cri de chasse, nous savons que la chasse est ouverte. L’incarnation du mal n’y survivra pas.
Mais à qui la présentatrice pose-t-elle la question ? À quel jury, à quels jurés, à quel tribunal international ? « Trump doit-il fournir la superbombe à Israël ? », demande le Bild à ses lectrices et lecteurs ; tout le monde peut participer au débat. La démocratie. « Nous savons où il se trouve », déclare la superpuissance, omnisciente, toute-puissante, omniprésente, et ceux qui sont là depuis un certain temps s’en souviennent. Comment un groupe illustre fixait, fasciné, un écran. Malgré toute cette tension, on pouvait lire une satisfaction silencieuse sur les visages d’Hillary Clinton et de Barack Obama. Connectés en direct lors de l’élimination, alias l’assassinat, d’Oussama ben Laden, dans une maison sans prétention, quelque part au Pakistan.
Ceux qui sont là depuis longtemps sont hantés par des flashbacks et des déjà-vus. Il y en avait un, aux lunettes de soleil, qui aimait se déguiser en Bédouin, gardé par des Amazones et invité très en vue dans les cercles qui comptent. Où il aimait jouer les bouffons. Des chapiteaux de cirque devant l’Élysée, des lectures du Coran devant des mannequins, toutes ces pitreries attachantes. L’enfant chéri de la jet-set politique européenne. Et accessoirement, gardien de la Méditerranée et défenseur contre l’immigration. Puis, mutation spectaculaire en méga-monstre : frissonnants, nous avons contemplé l’abîme des cachots de torture, écouté les atrocités commises par ce sauvage du désert. Abattu comme un rat, il a fini ses jours dans un égout. À Bagdad, une idole s’est effondrée dans un grand fracas ; celui qui était tombé en disgrâce se recroquevillait dans un cachot, attendant son exécution. Le visage défiguré comme celui d’un saint. Le monde de la télévision s’est penché sur des installations où des armes de destruction n’attendaient que d’être braquées sur nous ; on a décrit avec délectation les détails sanguinaires de ce règne de terreur qui, désormais, grâce à la délivrance, à la liberté, ce cadeau de l’Occident, touchait enfin à sa fin. L’Occident se félicitait, comme si souvent auparavant, du « Printemps arabe », de la libération des Afghanes de leurs tentes grillagées, etc. Ah, c’était toujours si beau. Cette euphorie lorsque nous libérions nos frères et sœurs.
Changement de donne, changement de régime ? On spécule, on parie. L’Occident, seule démocratie de la région, bastion de l’humanisme et des Lumières, a-t-il le droit d’éliminer ainsi les rois malfaisants ? Car ce sont bel et bien des rois malfaisants. Et au passage, tout compris, les paysans, la petite gens qui tente justement de se faufiler dans des voitures, un bon conseil venu d’Amérique. D’immenses surfaces métalliques qui avancent par mètres, la panique s’accumule. Est-ce un jeu vidéo, et tout le monde a le droit de vibrer avec les personnages ?
Les bombes anti-bunker, oui ou non ? On s’installe devant CNN, avec du pop-corn. Mais ça risque de durer longtemps… Que dit Trump maintenant, oui ou non ? Peut-être que Trump va se coucher, peut-être qu’on devrait aller dormir nous aussi. On n’entend que le sifflement des missiles. Le paysage lunaire d’une centrale nucléaire. Tandis qu’en Europe, on se creuse la tête encore une fois en posant des questions, voilà qu’ils ressortent le droit international. Puis viennent les autres pour dire que le droit international est flexible. On peut l’interpréter comme on veut. Comme pour Gaza : pendant que dans les salons des érudits, les cerveaux s’échauffent pour savoir s’il s’agit d’un génocide, oui ou non, ou d’un « génocide light », et qu’on se dispute sur l’étiquette officielle certifiée, ça continue tout simplement. La routine. Des charrettes tirées par des ânes. Une coupure d’électricité. Plus d’Internet. Peu importe, c’est toujours la même chose. Des files d’attente. Des sacs de farine. Du sang.
Ici, c’est un tout autre niveau. Œil pour œil, à hauteur d’yeux. S’attaquer au mal à la racine. Radical. À briser les bunkers. L’incarnation du mal ne survivra pas à la chasse. N’est-ce pas ? Peut-être que si. Marché conclu ? Au moins, on nous épargne pour l’instant l’utilisation inflationniste des valeurs occidentales. La libération des femmes opprimées n’est justement pas au centre des préoccupations, du moins pas celle-là. La libération par la mort, voilà ce que très peu d’Iraniennes souhaitent. Marché conclu. Toujours la valeur occidentale la plus fiable.