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Société 7 min de lecture

Qui va dompter ces barbares enragés ?

Notes sur l'impuissance et la résistance

Article paru dans Édition mars 2025
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Oui, c’est toujours agréable de porter notre regard outre-Atlantique et de nous insurger de toutes nos forces contre l’incendiaire de la Maison Blanche. Mais que signifie vraiment « de toutes nos forces » ? Que pouvons-nous opposer à un barbare qui s’est donné pour mission de démanteler toutes les structures étatiques et toutes les pratiques démocratiques ? L’horreur, la consternation, la stupéfaction, le dégoût, le mépris, l’indignation et autres émotions ne mènent nulle part. Nous pouvons nous en remettre à une rhétorique symbolique percutante et exprimer notre mécontentement de manière spectaculaire. Cela nous permet au moins de soulager notre conscience. Nous sommes les gentils qui, d’un grand geste, mettons un frein au mal. C’est certes une sorte d’exercice d’autoprotection psychologique, mais cela ne change absolument rien. Le président déjanté ne réagit de toute façon à ces gesticulations de protestation impuissantes que par des rires moqueurs. Il détient le pouvoir, nous sommes les perdants.

Rien ne peut freiner la démesure destructrice de Trump. Rien n’y fait. Ni les lamentations, ni l’espoir de jours meilleurs. Toutes les certitudes ont volé en éclats, toutes les garanties ont été anéanties. Tout ce qui était impensable est soudain devenu envisageable. Les attaques menées par la clique de Trump contre les fondements mêmes de la démocratie sont si massives et si perfides qu’elles dépassent l’imagination. Face à la brutalité avec laquelle Trump met en œuvre à toute vitesse son programme catastrophique, nous sommes dos au mur. La véhémence de ces attaques successives nous laisse sans voix. Il ne reste que ce sentiment décourageant d’être à court d’idées. À quoi pouvons-nous encore nous raccrocher ? Comment sortir de cette torpeur persistante ? Se déconnecter, se désengager, se réfugier dans l’intimité de sa vie privée ? C’est une impasse, car la violence de Trump aura des conséquences à tous les niveaux et nous hantera jusque dans les moindres recoins de notre foyer. Chercher du réconfort auprès de personnes qui réfléchissent, nuancent, explorent les profondeurs et mènent des recherches approfondies ? Une illusion, car Trump ne se contente pas de jeter par-dessus bord toutes les catégories scientifiques, il dévalorise également le langage qui aurait encore permis un minimum de communication. Plus les analyses des journalistes ou des chercheurs sont pertinentes et approfondies, plus la réplique primitive de Trump est effrontée et grossière. Comment lutter contre cette barbarie ciblée ?

Avant de pointer du doigt les autres, nous devrions toutefois balayer devant notre propre porte. Qu’en est-il de la démocratie au Luxembourg ? Dans quelle mesure notre situation est-elle exemplaire ? Notre pays est-il vraiment à la hauteur pour servir de source d’inspiration en matière de liberté ? Il ne peut tout de même pas s’agir uniquement de nous joindre avec force au bruit des sabres qui résonne à l’échelle mondiale. Défendre la démocratie, c’est protéger en permanence les libertés fondamentales des citoyens. Quel est notre bilan ? Peut-être nos propres représentants, les gardiens officiels de notre communauté démocratique « maison », pourront-ils nous aider. Que dit le PDG Frieden à propos de ce dictateur américain déjanté ? Sa déclaration est d’une audace sans pareille : « Ceux qui veulent la guerre commerciale l’auront. » Dans une fable animalière, Frieden serait la fourmi qui mettrait en garde le fourmilier enragé : « Si tu oses ne serait-ce que fourrer le bout de ton museau en forme de trompe dans ma fourmilière, tu vas en voir de toutes les couleurs ! » Le fourmilier répondra sans doute par un fou rire. Ce n’est pas ainsi que nous nous sortirons de ce pétrin. Un grand seigneur bruyant, gonflé d’orgueil et sur ses grands échasses reste un grand seigneur. Le PDG a-t-il, outre ses discours creux, au moins une alternative politique à proposer pour sortir du bourbier américain ?

Malheureusement non. La recette de Frieden pour sauver le Luxembourg est d’une simplicité renversante. Il mise sur la volonté de ses compatriotes d’assumer leurs responsabilités de consommateurs de manière plus efficace, plus déterminée et avec un impact plus large. Le raisonnement erroné est le suivant : si la consommation augmente massivement, le commerce peut se développer et l’économie croître. Mais de quelle économie parle-t-on ici ? D’une économie qui continue de se nourrir de la surexploitation des ressources naturelles ? Tout en détruisant les habitats et en saignant à blanc l’environnement ? Quiconque ose plaider en faveur d’un contre-modèle – abandon du mythe dévastateur de la croissance permanente, limitation des exigences élevées en matière de confort, apprentissage du renoncement et de la modestie – est immédiatement qualifié de blasphémateur et de perturbateur de la politique économique. Le mantra de la paix n’est pas négociable : achetez jusqu’à en mourir, mes amis, mieux vaut une fin joyeuse dans un grand magasin qu’une mort triste dans un environnement économiquement rationalisé.

Seul un aventurier ayant passé trop de temps dans un bunker financier londonien asphyxiant peut tenir un raisonnement aussi absurde et irresponsable. Sa devise : « Fermer les yeux et foncer ». Nous, les citoyens, sommes censés consommer sans mesure et sans raison tout ce dont nous n’avons absolument pas besoin. Uniquement pour que l’économie prospère. Le consommateur irréfléchi est le plus fidèle complice de la paix. Peut-être serons-nous bientôt poussés de force dans les centres commerciaux. De préférence jour et nuit. Les bases sont d’ailleurs en train d’être imposées à la force : des horaires d’ouverture prolongés dans les temples de la consommation, des incitations artificielles à une frénésie d’achats effrénée. Celui qui ne consomme pas passe presque pour un ennemi de l’État. L’exemple des mendiants et des sans-abri montre bien comment l’État CSV de Frieden traite ceux qui ne peuvent pas consommer avec désinvolture et décontraction, car ils sont contraints de vivre en dessous du seuil de pauvreté. Ils sont intimidés et chassés, car ils perturbent gravement l’image d’une nation de consommateurs intacte et perpétuellement obsédée par les achats. Pourtant, devant le Conseil des droits de l’homme à Genève, le 26 février 2025, le PDG Frieden déclame : « La dignité, la solidarité et l’égalité des personnes ne sont pas négociables. » Et, de manière encore plus pathétique : « Le Luxembourg sera toujours du côté de ceux qui se battent pour la liberté, la démocratie et les droits fondamentaux inscrits dans les pactes internationaux relatifs aux droits. »  Comme c’est beau ! Les plus pauvres parmi les pauvres au Luxembourg récompenseront très certainement ces déclarations grandiloquentes par des applaudissements tonitruants.

Avant de « aller nous soûler chez le Tromm », complètement désabusés, nous devrions peut-être nous permettre quelques rêves fous. Par exemple celui-ci : Elon Musk, le chevalier servant préféré de Trump, réalise son souhait le plus cher, la colonisation de la planète Mars. Il s’envole donc dans l’espace avec sa suite éblouissante, de préférence pour ne plus jamais revenir. On ne peut imaginer de carrière plus triomphale : d’Usurpator Mundi à Imperator Stellarum sans égal. Nous aurions quelques suggestions pour pourvoir les postes clés de Musk sur Mars. Il a absolument besoin d’un ministre des Finances à la fois grandiose et impitoyable. Car même sur cette étoile lointaine, tout tournera autour de l’argent. Le PDG Frieden pourrait faire ses preuves en tant que coffre-fort ambulant. Qu’attendez-vous, Monsieur Musk ? Achetez Frieden (vous l’aurez à un prix cassé), embarquez-le dans la couronne martienne et en route pour les confins de l’espace à bord du vaisseau spatial !

Selon les astronomes, la température moyenne annuelle sur Mars est de moins 68 degrés Celsius. Un cadre pour le moins idéal pour tous nos bonimenteurs du CSV-DP, adeptes de la froideur sociale et de l’inhumanité glaciale. Saisissez cette occasion à pleines mains, Madame Polfer, Monsieur Hahn, Monsieur Gloden. Dans ce congélateur qu’est Mars, vous pourrez donner libre cours à votre nature politique. Et le « tourisme social » (attention, mot tabou de l’année 2013 en Allemagne), tel que M. Hahn l’attribue ici-bas aux sans-abri en quête d’un refuge, n’est assurément pas à craindre sur Mars. Notre collègue Gloden, trop zélé, n’aura qu’à veiller attentivement à ce que des parasites effrontés venus d’autres planètes ne tentent pas soudainement d’atterrir sur Mars à bord de limousines noires volantes. Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à déplorer, avec Bertolt Brecht : « Le rideau tombe et toutes les questions restent sans réponse. »