Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 5 min de lecture

Publier des photos de chats

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition novembre 2021
Partager l'article sur

Je vais maintenant poster des photos de chats. Des chiens avec un chapeau. Et sans. Un automne doré, tout ça, un baume pour l’âme, je vais récolter des « j’aime », un baume pour l’âme. Plus rien sur le coronavirus ! Plus rien sur le coronavirus ! C’est un vœu. Éviter le mot en « C ». Ne plus tenir de propos virologiques non fondés, ne plus m’indigner quand un nouveau « Allez-vous-en ! » retentit. Ou quand un « Allez-vous-en ! » s’en va. Plus rien de non vérifié, tant que je n’aurai pas examiné de mes propres yeux toutes les études. RKI, OMS, etc., lues et relues, puis bien sûr la toute dernière, qui remet les précédentes à plat. Avant d’avoir au moins obtenu un diplôme en virologie, spécialisé dans le SARS-CoV-2, en particulier en ce qui concerne les mutations existantes et à venir, ou avant d’avoir dirigé un service de virologie dans une clinique renommée.

Sinon, je vais bientôt me retrouver toute seule. Il suffit qu’un(e) bon(ne) ami(e) dise « Äddi ! » sur Facebook pour qu’on soit supprimé·e. Effacé·e. Surtout par ceux et celles qui ont toujours les meilleures idées, comme les miennes, ce qui fait le plus plaisir : un petit bouillonnement douillet dans sa propre bulle. De temps en temps, quelques remontrances et réprimandes quand quelqu’un sort du rang, par exemple en glissant un mot en faveur de vieux hommes aux cheveux gris – ce qui ne passe pas très bien – ou en publiant un message de la traîtresse Wagenknecht. Mais sinon, tout le monde est plus ou moins pour ce que je suis moi-même, c’est-à-dire, bien sûr, pour le bien. Et voilà que ce sont soudainement eux les plus impitoyables.

Contrainte ! Sanctions ! C’est ce que postent soudainement des gens que je croyais pacifiques et pleins d’humour. Certains se posent même en juges. Et hop, je passe tout d’un coup pour une comploteuse. Une populiste, même, waouh, c’est donc quelqu’un qui séduit le peuple, ça sonne séduisant, j’en suis flattée. Qu’on me croie capable de ça ! Alors que je n’ai absolument aucune idée de la manière dont on séduit un tel peuple, ni vers où.

J’ai bien sûr été complètement bête. J’ai publié un message sur la vaccination. La vaccination, c’est hors de question. Enfin, la vaccination, c’est possible. Mais seulement à condition de le faire, d’avoir déjà agi ainsi, ou, si ce n’est pas encore le cas, d’annoncer, avec une grande contrition et en énumérant tous les obstacles et empêchements qui ont conduit à cette situation de « hors-la-loi », son intention de régler cette affaire au plus vite. Le mieux, c’est de tout dévoiler : énumérer tous les petits maux, les petites opérations, toutes les parties du corps au comportement suspect, puis aborder le psychisme. Cas grave de procrastination vaccinale. Hypocondrie. Introspection compulsive. Entre-temps, quand il fait beau, des phases de refoulement et de déni de la réalité. Je plaiderai l’irresponsabilité pénale. Que des infirmités, pas de crime !

Peut-être feront-ils alors preuve de clémence ; parmi les amis Facebook, il y en a tout de même quelques-uns qui traitent même une personne non vaccinée avec bienveillance, presque dans un esprit chrétien. Ils s’efforcent d’éduquer, d’informer et d’expliquer, et envoient des documents d’information. Pour qu’on n’ait pas si peur de Bill Gates, et qu’on ne croie pas que nous sommes tous pris par la folie des puces électroniques. Les données précises, les bases de données complètes ou ce genre de choses, ça semble un peu complexe. Bon, en tant que non-vacciné, on a quand même relativement beaucoup de temps libre en ce moment.

On a bien sûr le droit d’écrire « non vacciné », mais seulement quand ça concerne les autres. Ces monstres insupportables. Non ! Je ne suis pas une négationniste ! « Je crois au coronavirus ! », est-ce que je poste. C’est justement ça le problème. Sinon, je défilerais joyeusement dans les rues avec tous ces initiés heureux et ces fanfarons de l’immunité, au lieu de me contenter d’étreindre des arbres.

Pourquoi est-ce que j’insiste autant sur la foi ? Je ne peux pas m’en tirer aussi facilement : j’ai des ami·e·s sur Facebook tellement intelligents que ça devient de plus en plus épuisant. Mais au moins, ils continuent à communiquer, au lieu de se contenter d’excommunier. Oups, encore un sujet religieux !

Mais heureusement, j’ai maintenant de nouveaux amis. Tout à coup, ils sont vraiment intéressants. « Passionnants », comme on dit aujourd’hui. Ils me « likent », ce que j’apprécie beaucoup, et m’envoient des secrets ultra-confidentiels. Que des révélations. Par exemple, à quelle heure exactement le monde va s’écrouler, et comment on va se faire tuer avant ça : ils connaissent le plan. Ils savent des choses dont mes amis « intelligents » ne peuvent même pas rêver.