Le point culminant d’une carrière politique luxembourgeoise, c’est de passer de ce petit pays à la grande Europe. La semaine dernière, Pierre Gramegna a essuyé un quatrième refus lors de la réunion des ministres européens des Finances. Pour occuper un poste de second plan.
Après les élections de 2013, le DP cherchait un ministre des Finances. Le candidat pressenti, Claude Meisch, a décliné l’offre. Les partenaires libéraux d’Ernst & Young ou de KPMG auraient compromis la réputation du parti. Xavier Bettel a alors pensé au directeur de la Chambre de commerce, Pierre Gramegna.
Gramegna est devenu membre du DP. Il a endossé le rôle du technocrate qui, sans craindre l’électorat, a imposé un « pacte pour l’avenir » assorti de mesures d’austérité et d’augmentations d’impôts. Après les défaites au référendum et aux élections européennes, le ministre des Finances s’est mis à vénérer ce qu’il avait condamné lorsqu’il était directeur de la Chambre de commerce.
Cet homme plein de dynamisme visait plus haut. En juin 2020, il s’est porté candidat à la présidence de l’Eurogroupe. Dans sa lettre de candidature, il promettait : « I am ready and motivated to dedicate the necessary energy and time to this ambitious task. » Ses collègues de l’Eurogroupe ont préféré Paschal Donohoe, originaire de l’Irlande, paradis fiscal concurrent.
Un an plus tard, Gramegna avait perdu son enthousiasme et sa motivation. Il a quitté le gouvernement. Il a ému aux larmes les téléspectateurs : « J’ai toujours donné la priorité à mon pays, et ma famille est toujours venue en second. Je vais devenir grand-père la semaine prochaine et j’aimerais consacrer plus de temps à ma famille, à mes enfants, qui vivent loin d’ici » (1er décembre 2021).
Cinq mois plus tard, Gramegna s’est porté candidat à la présidence du Mécanisme européen de stabilité. Celui-ci avait été créé alors que l’excédent commercial allemand ruinait les pays périphériques de l’Union européenne. Le Mécanisme européen de stabilité a prêté de l’argent à l’Irlande, au Portugal, à l’Espagne, à Chypre et à la Grèce. Afin qu’ils puissent rembourser leurs dettes aux banques et aux fonds. En contrepartie, les États dépourvus de monnaie propre ont dû s’engager à procéder à des dévaluations internes : baisse du niveau des salaires, suppression des dépenses sociales, commercialisation et privatisation des infrastructures et des services publics. Ce sont les plus pauvres et les plus vulnérables qui ont payé la stabilisation de la zone euro.
Le gouvernement luxembourgeois soutient la candidature de Gramegna. Il dispose de 0,2 % des droits de vote. Le 2 mai, il a souligné dans un communiqué : « Pierre Gramegna a été sollicité par plusieurs États membres et parties prenantes pour briguer ce poste. » Deux jours plus tard, le Handelsblatt rapportait : « L’homme politique aurait été poussé par plusieurs États membres à se porter candidat afin d’empêcher d’autres candidats de se présenter. »
On a reproché à Gramegna de s’être rapidement lassé de son rôle de père de famille. Comme si un directeur du Mécanisme de stabilité n’avait pas assez de temps à consacrer à sa famille. Le Kirchberg n’est pas loin d’Esch. Le poste est tranquille : depuis des années, le Mécanisme de stabilité attend la prochaine crise de l’euro ou toute autre raison d’être.
Le directeur actuel du Mécanisme de stabilité est Klaus Regling, un fonctionnaire allemand des finances. La désignation de son successeur s’inscrit dans le cadre des échanges habituels de postes entre les États membres de l’UE. Elle s’inscrit également dans la lutte de pouvoir entre le Nord et le Sud, qui suit le tracé des écarts de productivité au sein de l’Union européenne.
En tant qu’ambassadeur, lobbyiste ou ministre des Finances, Pierre Gramegna a toujours défendu les intérêts du capital financier transitant par le Luxembourg. Le gouvernement allemand lui fait confiance pour continuer à protéger les rendements à l’étranger du capital suraccumulé en Allemagne. Il a soutenu sa candidature au mécanisme de stabilité.
Cela a rendu Gramegna suspect aux yeux des Européens du Sud. L’Italie n’a pas tenu compte de ses origines italiennes. La France, elle aussi, a préféré son concurrent portugais, João Leão. Pour succéder à Regling, ils ne veulent pas d’un nouveau Regling.