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Société 5 min de lecture

Petit-déjeuner avec une guêpe

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juillet 2022
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Elle trouve cela très bon, extraordinairement bon ; elle s’y consacre corps et âme, tout en dégustant. Elle mange avec intensité et concentration, en mobilisant tous ses sens, toutes les fibres de son corps. Elle va tout engloutir, tout aura l’air d’avoir été dévoré. Elle s’est installée dans la fente de la pomme, un reste qui n’a pas encore été jeté. Par souci de respect, depuis peu, peut-être que la création pourra encore en faire quelque chose, la création est-elle si créative en matière de comportement ?

Elle se tord d’effort, au-dessus d’une peau de pomme flétrie, ou déjà à l’intérieur de celle-ci : s’agit-il de tentacules qui transpercent cette fine peau fatiguée, dans leur obsession envahissante ? Elle s’acharne et se déchaîne à travers la chair friable de la pomme, elle fait rage tout en semblant extrêmement organisée. Ce n’est pas une orgie, La Grande Bouffe, ou pas seulement, elle est si travailleuse. Très professionnelle. Et pourtant, je ne sais même pas si c’en est une, une abeille ; d’habitude, je ne fréquente que des guêpes. Je ne sais même pas si elle est en train de produire un super miel de pomme, oui, je ne sais même pas si une telle chose existe. Qu’est-ce que j’en sais, au fond ?

Peut-être qu’elle mange juste comme ça, peut-être qu’elle est boulimique, peut-être qu’elle est accro au travail, quelque chose de pathologique. En tout cas, je n’ai jamais vu personne manger de manière aussi intense. Qui ne fasse qu’un avec ce qu’il mange. « Sur Internet », on dit que les guêpes auraient des mandibules si puissantes et une activité de rongement si intense qu’elles pourraient se frayer un chemin à travers les murs.

Tout le reste semble lui être indifférent, tout ce qui l’entoure est secondaire, elle m’ignore complètement. Bon, je ne vis pas dans la misère, mais je me contente de vieux pain aux gousses d’ail, ce qui n’est sans doute pas sa tasse de thé. Elle est tellement courbée pendant cette procédure d’ingestion que je découvre avec stupéfaction que son corps se compose de deux parties, reliées uniquement par une membrane qui semble précaire. Comme s’il pouvait se briser d’un instant à l’autre ! A-t-elle un handicap, un handicap grave ? Elle n’en donne pas l’impression. Est-elle une reine, au-dessus d’une chose aussi peu appétissante qu’un intestin ? Une telle créature serait pourtant certainement nourrie. Mais où met-elle donc tout ça ? Ou bien tout se transforme-t-il immédiatement en miel et n’excrète-t-elle que du miel ? Quelle créature divine ce serait ! C’est pourquoi on dit, sur un coup de tête, oui, « taille de guêpe » ! Ou plutôt, on disait : à l’ère du « body positive », les modèles n’ont plus de taille de guêpe, elles n’ont même plus de taille du tout.

J’en ai fini depuis longtemps de ma croûte et de mes orteils, la soucoupe à café est vide, mais elle continue. C’est midi, c’est l’après-midi, elle travaille toujours d’arrache-pied. Elle n’a toujours pas craqué.

Je me demande si elle reste seule, ou bien est-elle déjà devenue quelqu’un d’autre depuis longtemps ? Certainement pas, sinon il y en aurait déjà beaucoup, non ? Des familles, des clans, des essaims, des tribus ? Je me souviens d’un magnifique gâteau que j’avais autrefois l’intention de partager fraternellement avec une visiteuse vêtue d’un look rayé. En un clin d’œil, elle avait, elle aussi de manière conviviale et sociable, invité tout le monde ! Voilà ce qu’on gagne à faire ça : une profonde frustration à la « Bonhomme de Sezuan » s’était alors emparée de moi, je ne serais plus jamais aussi bête !

En fin d’après-midi, je l’observe en train de faire un tour au-dessus de la peau de pomme parsemée de taches de vieillesse. Sans doute un vol digestif, car elle reprend aussitôt sa position. Tout à coup, on voit partout des petites boules brun-doré. Une collègue de travail s’est également installée ici, peut-être dans le cadre d’un processus de rationalisation ; elles s’affairent côte à côte. Il n’y a pas de concurrence, mais plutôt un travail d’équipe : elles peinent côte à côte, comme des chercheuses d’or, puis tête à tête. Un tête-à-tête paisible, assidu, d’une piété protestante : sans travail, pas de récompense.

La nuit, ils disparaissent. Bien sûr, il faut bien se reposer à un moment donné, pour oublier le fardeau et les fatigues de la journée.

Le lendemain matin, elle prend à nouveau son petit-déjeuner : cette vieille peau a un goût délicieux. C’est l’après-midi, le petit-déjeuner bat son plein, c’est la fin d’après-midi. Les petites boules dorées s’empilent.

En début de soirée. Ce petit bout de pomme n’est-il pas peu à peu évidé ? Le duo « Jetzt-wieder » poursuit son chemin avec méthode et détermination. Ça commence à me paraître un peu boiteux.