C’est ce que j’ai écrit cet été, c’est ce que j’ai griffonné cet été, c’est l’été, ai-je écrit, rien d’autre, rien ne vaut mieux que rien. Avant, on appelait ça la « détox ». Tout au plus, les orteils dans le sable, si possible la tête aussi, s’il vous plaît, sur une plage, la plus désuète possible, sans boue et avec un horizon comme sur un dessin d’enfant. Sans personne qui fait signe depuis des coquilles de noix qui s’approchent.
Plus personne n’a envie d’entendre parler du climat. Plus personne n’a envie d’entendre parler de l’Ukraine : c’est quoi ça, c’est où ? Ah, ça. Ah, ça. Ah, là-bas. Plus personne n’a envie d’entendre parler de Gaza. Qu’on s’en aille, qu’on s’en aille sans vergogne. On efface le présent, c’est bien mieux sans lui. Mais ensuite, on revient, et les talk-shows aussi, ainsi que Gaza, l’Ukraine et le climat ; après tout, ils nous ont quand même un peu manqué.
Gaza, au début, on tendait instinctivement la main vers son portable dès le réveil : « Qu’est-ce qui se passe à Gaza ? Qu’est-ce qui se passe donc à Gaza ? Comment va Gaza ? Est-elle encore en vie ? Oh mon Dieu, encore ces paquets allongés partout, et comme un coup dans le ventre qui fait de plus en plus mal chaque jour… Non, non, ça ne peut pas continuer comme ça, entre Gaza et moi, et moi, et Gaza, c’est fini, j’arrête, ça me détruit, il y a autre chose que Gaza, par exemple moi, donc c’est fini. Les autres le voient aussi comme ça, eux non plus ne le voient plus comme ça, ne s’y attardent plus ; il y a eu l’Euro et les Jeux olympiques, l’ouverture… Qu’est-ce qu’ils ont bien pu jouer lors de cette ouverture ? Voilà les sujets qui comptent, il ne faut pas être aussi obsédé. Ce n’est pas sain. Gaza, ce n’est pas sain, je vais juste en profiter avec du recul, ah bon, oui, Gaza, cent morts, l’école, la clinique, ah bon, ah oui, ouais ouais ouais, Gaza, c’est de la folie, je m’en vais. Ce Gaza-là, c’est insupportable.
Et puis, après cet été, Seigneur, cet été qui était formidable, comme on le dit sur le Facebook de mamie, Gaza est toujours là, on s’étonne qu’elle soit encore là, ce n’est pourtant pas si grand que ça, et les gens marchent, boitent ou poussent d’autres personnes qui ne peuvent plus marcher ni boiter, de A à B puis jusqu’à Z et retour, comme dans un jeu vidéo à l’ancienne qui n’intéresse plus grand monde. Dans les ruines enfumées, comme dans les films apocalyptiques, des gens se tiennent là, tels des figurants. Dans un cloaque sur une plage de rêve, des tentes sont dressées ; quelques courageux experts tirent la sonnette d’alarme. Un cimetière est détruit, mais ils étaient déjà morts de toute façon.
La situation à Gaza est chronique ; la vie continue tout simplement comme d’habitude, et on compte les morts chaque jour, ce qui donne lieu à des chiffres divergents. Il y a les morts « disproportionnés » et les morts « proportionnés », selon l’interprétation, mais chaque mort est une mort de trop, s’accorde-t-on alors pacifiquement. La couverture médiatique se poursuit, elle a pris un caractère routinier, elle passe au second plan dans l’actualité, les guerres se livrent les unes contre les autres, puis une nouvelle vient s’y ajouter, un nouveau Gaza, comme l’annoncent déjà avec optimisme les médias. L’attention est la monnaie d’échange.
Les chaînes non germanophones diffusent des vidéos dont on nous met en garde contre le contenu perturbant, car nous sommes tellement facilement bouleversés. L’ONU est indignée et horrifiée, mais elle n’est pas prise au sérieux, à l’image de parents qui s’arrachent les cheveux sans rien faire pour autant. Dans les talk-shows, on débat pour savoir s’il s’agit d’un génocide. Comme s’il existait des « peuples ». Comme si le meurtre d’êtres humains ne suffisait pas, comme si chaque individu ne suffisait pas, comme si ces innombrables individus ne suffisaient pas. Mais même le terme de « meurtre » est problématique, m’explique-t-on, car il implique l’intention.
Et comme tout cela est si difficile et si complexe, et qu’on ne veut pas crier avec les mauvaises personnes, parce qu’on souhaite que le pays d’Israël, qui a inventé le merveilleux kibboutz, la meilleure forme de vie qui soit, soit aussi une patrie pour tous ceux qui y vivent aujourd’hui, beaucoup se taisent. De temps en temps, on poste une bougie et des yeux en larmes. « Je suis Gaza », non, personne n’ose le dire, personne ne veut vraiment être ça, quel cercle de l’enfer ? Et puis, ce n’est plus à la mode, c’est tellement « à l’époque de Charlie ».