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Société 5 min de lecture

Pays de l’utérus

Deux policiers en uniforme s’installent dans les fauteuils moelleux de notre salon et me mettent au pied du mur. Me demandent si je sais si X., ils citent le nom d’une camarade de classe, a avorté. C’est l’année de…

Article paru dans Édition septembre 2025
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Deux policiers en uniforme s’installent dans les fauteuils moelleux de notre salon et me mettent au pied du mur. Me demandent si je sais si X., ils citent le nom d’une camarade de classe, a avorté. C’est l’année de notre bac, 1970, l’avortement est un délit. Moi, lycéenne complètement prise au dépourvu, je me tais ; les policiers, qui semblent eux-mêmes mal à l’aise face à leur intervention, s’en vont, et il n’y a pas de suite, comme on dit, pas même pour notre camarade de classe. Nous ne saurons jamais qui, parmi nous, était la délatrice.

55 ans plus tard, lors d’une émission de radio, un évêque qualifie de « jour triste » la date à laquelle le droit à l’avortement a été inscrit dans la Constitution luxembourgeoise. Il parle d’« opinion imposée » et de « système totalitaire ».

Ah, utérus, toi dont le nom est si radical, si sans équivoque et si peu poétique, encore et toujours, des luttes préhistoriques d’interprétation, voire de suprématie, t’entourent, des revendications territoriales et de domination, même si elles sont exprimées d’une voix plus douce et plus réfléchie ! Toi, cette partie du corps magique et extraordinaire, qui appartient jusqu’à présent généralement aux femmes, tu es clairement un terrain âprement disputé. Convoité, redouté, méprisé par le pouvoir, sans cesse soumis à des mesures de domestication. Occupation, garnison. Le pays de l’utérus, occupé par l’État-père, béni par l’Église-mère, qui, curieusement, se compose de vieux hommes coiffés de chapeaux pointus.

Rebelle et docile. Fidèle fournisseuse de main-d’œuvre humaine. Berceau de l’humanité, « safe space » et utopie rétro tant vantée, monde idyllique et sacré, véritable « ventre maternel » vers lequel l’homme rejeté aspire à revenir. Champ de bataille. Source de revenus, on peut l’emprunter ou la louer, de préférence à des femmes pauvres dans des pays pauvres. Épuisée. Brisée. « Vidée », comme on le formulait encore de manière familière dans le milieu médical il y a quelques décennies à peine : la Maure a fait son devoir, qu’on s’en débarrasse !

Au secours, au secours, je suis une poupée russe ! Il est question ici de conquête et d’invasion, de corps étrangers, d’intrus, de prise de contrôle hostile. De vie et de mort. Une petite vie comme ça. Une petite mort comme ça. Un tel néant n’est pas rien. Qui l’emporte sur qui ? Existe-t-il un droit à la naissance ? Il est question ici d’amas de cellules. Il est question ici d’âme. Mais aussi de la mienne. Il est question ici de moi. Est-ce mal ? Je me sens mal.

Les vieux médecins bricolaient tant bien que mal, la jeune femme saignait comme un cochon abattu, comme une truie ; après tout ce carnage sanglant, la jeune femme fait un saut de joie. Dehors, il fait à nouveau beau et elle ne se sent plus mal. Elle est à nouveau elle-même, un « je », et non plus un réceptacle pour X, cet être inconnu qui proliférait en elle. Elle n’est pas prête pour cela. Elle n’est pas encore mûre pour le fruit de ses entrailles.

Bientôt, ce sera les Pays-Bas. Les Pays-Bas, c’est le salut. C’est très simple. Ça coûte juste un peu. Mais pas la vie. Plus tard, ce sera aussi au Luxembourg. À Vienne, devant le centre d’interruption de grossesse, se tiennent les fidèles du chapelet, le regard tourmenté.

La chamane recommande des rituels. Le giron de la Sainte Église a pitié des enfants avortés. Seulement, ce giron appartient à une clique d’hommes qui ne connaissent absolument rien aux enfants. Du moins, pas à ceux qui sont nés. La femme qui se retrouve seule face à la vie née est complètement isolée. Où sont les défenseurs et défenseuses de la vie qui défilent avec des poupées représentant des embryons ? Pourquoi les enfants nés sont-ils eux aussi si peu attirants ?

Une autre femme se retrouve elle aussi complètement seule. Elle se sent vide, dépouillée, abandonnée. Elle l’a fait sans vraiment le vouloir. Elle aurait été prête. Mais… Les circonstances et les conditions extérieures. Ce n’est pas une nécessité intérieure qui l’y a contrainte. Elle souffre. L’Église parle de repentir. Elle ne mentionne pas l’existence du « regret de la maternité ».

Je suis favorable à l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution ; qui sait ce que la droite rétrograde pourrait encore inventer. Et pourtant, quelque chose en moi trouve rassurant qu’il existe une instance qui utilise des mots aussi révolutionnaires que « âme ». Alors que nous fonçons tête baissée vers la liberté radicale et glaciale de l’univers. Quand il s’agit de naissance et de mort. Pour mourir, dois-je réserver une mort autodéterminée ?

Et si l’ectogenèse nous débarrassait de tout ce processus archaïque et peu ragoûtant qu’est la maternité ? De manière clinique, aseptique, et pouvant être interrompue à tout moment en cas de désaccord ?