Dès le début, j’ai été hanté par des flashbacks de Waldheim. Cette attitude à la fois docile et souple, cette posture à la fois droite et voûtée, cette aisance sans faille, cette arrogance servile. Lors de la dernière interview télévisée de celui qui était encore chancelier fédéral, cette incapacité à se souvenir, ce « je ne sais plus », cette attitude défensive et ce refus d’accepter d’être remis en cause. Waldheim – les personnes âgées s’en souviennent peut-être – était ce président autrichien et ancien secrétaire général des Nations unies qui, catégoriquement, ne se souvenait plus de rien. Plus les souvenirs refaisaient surface, plus il devenait un néant. Il n’était jamais lui-même.
Le jeune Kurz, avec sa bouche en bouton de fleur et sa coiffure gélifiée, le pas assuré, le regard inébranlable, puis sagement dans la posture d’un enfant de chœur. Tantôt il se tient là, comme s’il donnait la bénédiction, tantôt il s’éloigne, élégant dans son costume slim fit, avec son « boy-band » occupant les plus hautes fonctions de l’État. Une « Buberlpartie », disent les Autrichiens. Ils s’y connaissent en « Buberlparties ». Ils en ont déjà quelques-unes derrière eux. Haider, dont la participation au gouvernement avait autrefois failli provoquer une crise cardiaque à l’Europe – on appelle cela un « Herzkasperl » à Vienne –, aimait par-dessus tout se montrer au milieu de son groupe de pairs. Des jeunes hommes stylés dans des voitures rapides, soi-disant pleins d’esprit, soi-disant pleins de charme. Mais surtout dotés de la chutzpah de l’orgueil démesuré.
En Autriche, on adore ce genre de choses. Les apparences, la prétention, les apparences dans la prétention. Se prosterner et baiser la main. La traînée chatoyante de flagornerie. Retomber sans cesse dans la flagornerie. C’est toujours ancré dans l’ADN, toujours inculqué dans les cercles autour desquels tout tourne, là où l’on enchaîne les pirouettes jusqu’à ce que tout le monde ait le vertige, à force de toutes ces supercheries. La Chancellerie fédérale se trouve sur la Ballhausplatz. « Quel cirque ! », s’exclament affectueusement les personnes âgées devant leur écran. Tout n’est qu’un cirque, tout n’est qu’une scène. Des bouffons partout. Lors d’une crise cardiaque, lors d’une crise d’État. Un manque de sérieux grandiose, une façon de jouer avec les abîmes, un carnaval catholique plutôt qu’un sérieux protestant. Pourvu que ce ne soit pas fade ! Mais en revanche, c’est chic ! Que ceux là-haut soient des escrocs, cela fait sans doute l’unanimité dans le monde entier. Mais face à cela, on le sait bien, l’Autrichien de souche a plutôt tendance à hausser les épaules qu’à monter sur les barricades. Tout va mal, l’Autrichien est dans la merde chez lui, mais c’est justement là qu’il se sent comme un poisson dans l’eau.
La légèreté de l’être et les pires accès d’envoûtement. Les yeux bleus de Strache. La xénophobie servie avec mépris par Haider, la même recette chez Strache. Mais on n’en ressent pas pour autant le même froid que chez Höcke. Bref, le rêve humide de la belle-mère et ses garçons, qui s’efforcent avec détermination d’atteindre un avenir super-méga. « Je ne suis jamais allé aussi loin que nous en ce moment ! », envoie par SMS l’un de ses prétoriens pubères, comme ils se surnomment entre eux. Grisés par eux-mêmes. Complètement accros à la drogue de l’ego. « Jeunes Romains », chantait Falco il y a bien longtemps.
En Autriche, on éprouve un certain plaisir à succomber aux apparences éblouissantes. À succomber. À tomber. Avec l’apparence, l’éblouissante, telle qu’elle est apparue. Puis ils se tiennent à côté de l’idole brisée, ô, vide à l’intérieur et sans fond derrière. Vides. Ils se tiennent là, meurtris, mais pas à ce point, pas anéantis, car ils sont à la fois endurcis et souples ; ils s’essuient les paillettes des yeux. Ça brillait si bien, il y a un instant encore. Déçus, oui, déjà. Tout à fait.
Déception : va-t-on désormais affronter ce douloureux processus d’apprentissage ? Ou bien refoulement, la spécialité de la maison autrichienne, et la dominatrice Jelinek devra-t-elle à nouveau inviter le pays sur son divan ? Mais qui va encore au théâtre ? C’est gratuit de toute façon, et ça se passe partout.
Et après tout ce cirque, on retrouve cette sérénité pseudo-sage, qui a bien plus de valeur que la clarté profane. Mais il faut maintenant que le calme revienne ! C’est en ces termes, à peu près, que s’exprime le nouveau chancelier. Les Verts espéraient que leurs partenaires de coalition, les conservateurs et les Turcois, leur proposeraient un candidat irréprochable. Ils ont eu droit à un aristocrate. Il n’y a pas de noblesse en Autriche. De toute façon, il n’y en a pas.