Ça commence quand même à devenir ennuyeux. Avec eux. Ces messieurs gris et moroses qui prennent régulièrement la parole depuis leurs coins où ils se renfrognent – où ils auraient soi-disant été relégués – pour nous raconter leurs malheurs et nous dire qu’ils n’ont pas le droit de s’exprimer. Cela fait déjà un bon moment qu’ils répètent ça, encore et encore ; ils se le racontent entre eux, et un compagnon d’infortune hoche la tête d’un air affligé, puis un autre, et ce hochement de tête affligé se propage à travers le pays et devient viral. Personne ne nous comprend ! Plus personne ne rit de nos blagues ridicules ! Personne n’applaudit quand on traite les gros de « gros », tout le monde est soudainement d’une sensibilité maladive, la génération « flocon de neige » a remplacé la génération « énergie fossile ». Personne dans cette société décadente – chut, on n’a même plus le droit de dire « décadent » – ne comprend plus l’humour des compagnons pour qui « il faut que ce soit drôle » !
Ces messieurs, pauvres de eux, sont convaincus que de sinistres manœuvres féministes visent le pouvoir et les institutions, voire la vie digne d’être vécue en général. Ils vantent haut et fort la vie à naître ; celle qui est déjà née est malheureusement moins digne d’éloges : vous pouvez laisser le landau là-bas !
Le « front de la souffrance » compte de nombreux adeptes, que ce soit dans les talk-shows, les podcasts ou les magazines en ligne ; et bien que les figures de proue de ce mouvement soient presque exclusivement masculines, on trouve également des femmes prêtes à les soutenir. Ce n’est en effet pas si facile pour ces hommes au bord de la crise de nerfs, qui voient leurs affaires partir en fumée et leurs femmes les quitter. Il y a un instant encore, ils étaient assis dans leur salon, fumant de gros cigares, entourés d’esprits serviles – que l’on appelle « épouses » – qui, au besoin, mettaient même leur corps à leur disposition et leur procuraient toutes sortes de plaisirs, avant qu’ils ne se précipitent à nouveau dans la vie hostile. Même s’ils ne disposaient ni de cigares ni de conforts, mais seulement de cette vie hostile, on y trouvait généralement aussi une plante bien pratique, appelée « femme ». Chaque homme en avait une, c’était comme ça, et c’était très bien ainsi ; le principe du « couvercle et de la casserole » fonctionnait encore, Dieu le Tout-Puissant s’en était bien chargé. C’était avant que les « bas bleus » ne viennent tout chambouler. Avant que le féminisme ne fasse irruption et que les femmes sauvages ne se mettent à taper sur la casserole au lieu d’y remuer, et comme si cela ne suffisait pas, tout à coup, on a vu pulluler des « woke » aux couleurs de l’arc-en-ciel qui s’en prenaient aux vieux hommes blancs et les traitaient de « vieux hommes blancs ». Autrefois, nous étions de vénérables vieillards ! Et maintenant, les enfants doivent apprendre l’alphabet du genre à l’école !
Les vieux briscards s’indignent de voir que tout le monde est toujours indigné, les plaisantins aigris flairent partout des moralisateurs, les chanteurs de variété vieillissants se lamentent à n’en plus finir, les philosophes se transforment en pleurnichards et en prophètes de malheur, qui peignent des démones sur les murs et présentent de plus en plus les symptômes d’une paranoïa patriarcale. Les anciens journalistes du Spiegel pansent leurs blessures sur des sites web sur le déclin où ils se retranchent, allant même jusqu’à chercher refuge dans le giron de la Sainte Église. Les gothiques et les pseudo-gothiques, certains messieurs dans la fleur de l’âge, se qualifient déjà, par compassion, à titre préventif et avec une pseudo-autodérision, de « vieux hommes blancs rejetés » ; ils se réconfortent et s’encouragent mutuellement, se soutiennent spirituellement. Precht, qui n’est pourtant pas encore si vieux que ça, se plisse le front d’un air solennel et solidaire avant de nous faire peur de l’arrêt de la peur. Ils s’«’empowerent’’ mutuellement, comme on disait autrefois dans le jargon «’wok’ », et se confient à cœur ouvert dans des podcasts d’entraide ; nous pouvons tous prendre part à leur souffrance. Notre pote Poutine n’est pas loin non plus, mais pourquoi est-il lui aussi si discriminé ?
La vieille femme blanche est sur le point d’être submergée par des sentiments maternels quand, Dieu merci, le Sauveur apparaît ! Le Sauveur Trump est apparu ! Pendant si longtemps, les vieux hommes beiges étaient livrés à eux-mêmes dans le monde féministe, exposés au féminisme mondial, mais aussi à sa variante locale, une forme particulièrement odieuse. Torturés par les féministes, désorientés par les « woke », persécutés par les moralisateurs. Calomniés, reniés, victimes de harcèlement. Réduits au silence. Voilà que reviennent les Indiens et les têtes de Maures ! Alléluia !