Le musée d’histoire de la capitale présente une exposition sur les théories du complot. La maire, Lydie Polfer, a interdit au musée de mentionner les attentats terroristes des années 80. C’était la bonne décision, mais pour de mauvaises raisons.
Les attentats à l’explosif étaient-ils un complot (de la gendarmerie, de l’OTAN, des services secrets) ? Ou s’agissait-il d’une théorie du complot (de RTL, d’avocats, de témoins) ? Ou bien le complot a-t-il été dissimulé derrière des théories du complot (concernant le Prince Noir, Gladio, l’Oktoberfest) ?
L’exposition déconcerte certains visiteurs. Ceux-ci ont du mal à repérer les fausses informations s’ils ne connaissent pas les vraies. L’exposition aurait également noyé les attentats terroristes sous une avalanche de rumeurs. La classe politique, la presse et divers excentriques ont déjà suffisamment transformé ces attentats en figure folklorique, à l’image du personnage de bande dessinée « Bommeleeër ».
Il existe un terrorisme de gauche et un terrorisme de droite. L’un frappe de manière ciblée afin de semer la peur parmi les responsables politiques et économiques. Il revendique ses actes. L’autre frappe au hasard pour semer la peur au sein de la population. Il garde le silence. La vague d’attentats de 1984 à 1986 relevait du terrorisme d’extrême droite.
Au Luxembourg, pays du tripartisme, les luttes de classe prenaient la forme de batailles verbales. C’est pourquoi le terrorisme d’extrême droite n’a pas fait de victimes : au lieu de poser une voiture piégée à l’heure du déjeuner dans la Großgasse, très animée, les auteurs des attentats faisaient exploser le soir des bâtiments désaffectés et des poteaux électriques. Tout le contraire de la bombe à neutrons, dont on parlait beaucoup à l’époque.
Ce n’est qu’à travers l’acte d’accusation, puis la mise au jour des agissements des services secrets et enfin l’inculpation des anciens responsables de la gendarmerie que la justice a apporté la preuve que l’appareil de sécurité de l’État avait perpétré et dissimulé les attentats terroristes. À ce jour, personne ne l’a contesté. Personne ne s’en est indigné non plus. Personne n’a assumé la responsabilité politique.
Au bout de trois ans seulement, ces attentats étaient déjà « superfétatoires » : sur la scène internationale, l’Ennemi avait capitulé en 1989. Le néolibéralisme s’était imposé, la Guerre froide était terminée.
Depuis des décennies, Lydie Polfer compte parmi les figures de proue du libéralisme politique. Elle déteste le désordre. Et donc aussi la « propagande par l’action ». Même lorsque celle-ci émane de son propre milieu social, celui des classes moyennes rémunérées par l’État. Elle ne veut pas que les vieilles histoires refassent surface. Qu’une méfiance à l’égard des classes moyennes et de leurs institutions étatiques ne resurgisse pas.
« C’est à la justice qu’il revient de faire la part des choses entre rumeurs et vérité », a déclaré l’avocate sur reporter.lu (29 juin 2021). « Une fois le procès terminé », le « Bommeleeër » pourra « faire l’objet d’une exposition ».
« Il est anachronique de croire qu’en 2021, on puisse réagir sur le plan juridique à des événements qui se sont déroulés dans les années 70 », a rétorqué l’historien italien Enzo Traverso. Il faisait référence à l’extradition de membres des Brigades rouges. Des événements « qui remontent à plus de 40 ans, soit deux générations, et qui n’ont pas encore été “historicisés” » (storieinmovimento.org, 7 mai 2021).
Les enquêtes, qui traînent depuis 35 ans, rendent ces attentats à l’explosif imprescriptibles, à l’instar des crimes de guerre. Au fil du temps, la connaissance juridique se transforme en connaissance historique. En mai 2014, le gouvernement a envisagé une amnistie pour les terroristes titulaires d’une carte CGFP. Peut-être pour acheter au moins la vérité à défaut de justice. Par égard pour la procédure judiciaire en cours, le Conseil des ministres s’est abstenu d’accorder une remise de peine préventive.
Jusqu’à l’interruption du procès en 2014, la présidente du tribunal s’était illustrée en tant qu’historienne, et non en tant que juriste. En tant qu’historienne, elle a mis au jour, au cours de 177 jours d’audience, une grande partie des crimes et des complicités. En tant que juriste, elle ne disposait pas des preuves nécessaires pour établir les responsabilités individuelles. Tout le monde est resté muet. Lydie Polfer conseille d’attendre que tout le monde soit mort.