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Société 4 min de lecture

Où est donc passé tout cet avenir ?

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition janvier 2023
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Tout le monde serait chauve et sans jambes ; les cheveux et les jambes seraient tout simplement superflus. Plus demandés, plus portés. Les robots pulluleraient, l’être humain en serait lui-même pour ainsi dire un. « L’année 2000 », tel était le titre de la rédaction que les enfants de douze ans avaient rédigée au début des années soixante, cette décennie toute fraîche, glorieuse et euphorique. D’autres visions d’avenir se sont perdues dans le passé.

2000, c’était aussi loin que Mars, on devait être une sorte de « petit homme de Mars* », enfin, Courrèges avait déjà proposé le style. Mais qu’est-ce que ça veut dire, « on » ? J’ai du mal à imaginer que je ferais partie de ces gens-là, je serais alors vieux comme Mathusalem.

« New York va sombrer d’ici l’an 2000 », avait prédit mon amie. Nous étions installés devant notre café glacé, sur la terrasse du Paris à Plëss, sous les platanes caressés par une douce brise. C’était ce qu’avait déclaré le Club de Rome, qui faisait office d’oracle à ses yeux. Plus encore que Nostradamus. Elle nous expliqua en détail ce qui allait sombrer, où et comment, et quand ce serait au tour d’Amsterdam ; nous nous demandions combien de temps cela durerait. Jusqu’à la fin du monde. En attendant, nous n’étions qu’en 1974, nous commandâmes un autre café glacé.

Le soir du réveillon 2000, je me promenais dans la ville de Luxembourg, étonnamment déserte ; le feu de joie avait lieu au mauvais endroit, et même les avions ne tombaient pas du ciel comme prévu. À cause de la panne informatique mondiale totale annoncée. J’ai mangé une pizza chez Pizza Hut.

En 2022, la ministre allemande des Affaires étrangères trempe son gros orteil dans la mer. Celle-ci baigne l’île de Palau, qualifiée sans ménagement de « paradis touristique ». Dans les rues, on voit des gens qui voient des signes partout. À les écouter, on pourrait les prendre pour des réalistes qui refusent de détourner le regard. Ou pour ceux qui ont perdu la raison à force de fixer trop longtemps l’abîme. Des voyants.

Nous sommes en plein cœur de l’avenir, qu’est-il advenu de lui, est-il déjà du passé ? Nous suivons toujours la voie de toute chair, même si nous nous endurcissons et nous disciplinons autant que possible, et même si nous sommes aussi gentils que possible envers nous-mêmes. Malgré les pots et les casseroles remplis de pommades que nous nous étalons sur la peau, malgré toutes les substances que nous ingérons pour durer le plus longtemps possible. Malgré les promesses grandiloquentes de ces médecins joggeurs au teint hâlé qui, au tournant du millénaire, exhibaient leur dentition d’un blanc éblouissant dans un sourire perpétuel. Malgré les hormones injectées dans la femme pour qu’elle reste éternellement une femme. Puis, à égalité avec l’homme, pour qu’il reste à jamais un homme. Malgré tous ces vaillants efforts anti-vieillissement, on continuait à mourir, et certains se faisaient même des rides. On ne les appelait certes plus « les vieux ».

Peut-être n’avons-nous pas été assez actifs. Essayons d’être proactifs. Puis est arrivé le ProAging, une petite concession avant le prochain grand coup, le grand projet.

Est-ce que ça existe encore ? Au milieu de tous ces bouleversements, ça aurait pu être un bon mot de l’année. Oui, ça existe encore, ça existe encore, ce bon vieux futur !

Comment nous vivrons dans 100 ans. Je lis des choses fascinantes sur un site consacré au futur. Nous nous déplacerons bien sûr en drones, et nous imprimerons des steaks-frites et de la salade sur une imprimante 3D, sans avoir à contacter ces services de livraison en ligne si agaçants. Si nous sommes sans-abri, nous nous imprimerons une maison. Un cœur défaillant, un foie atrophié, un poumon défaillant, pas de problème, il suffit de mettre l’imprimante en marche ! Et on s’en servira nous-mêmes, en plus. Du « do it yourself », comme on disait autrefois. On apprendra probablement sur le tas, le tout de manière ultra-autonome. Et ce « beurk » ! L’âge n’existera de toute façon plus. Encore une fois, il n’existera plus.

Dès 2050, nous pourrons contrôler activement notre processus de vieillissement, lis-je avec admiration. Ouf ! Et puis cap sur l’éternité ! Ici, bien sûr. On reste ici ! Et si ça devient ennuyeux, on partira dans l’espace en tant que migrant·e.

Sur ce site consacré à l’avenir, il n’est pas question d’argent. Le climat, les catastrophes, les guerres… rien de tout cela, rien de si déplaisant, n’y est évoqué. Alors : il ne reste plus qu’à tenir bon pendant trente ans !