La ville est encerclée, d’après ce que j’entends aux informations ; en un instant, je me retrouve catapulté à l’époque de César. Dans une pièce à l’allure rustique, les représentants des belligérants se réunissent. Les Russes portent costume et cravate, les Ukrainiens des tenues de camouflage et une tenue militaire. Ils se serrent la main en guise de salutation, cela fait une éternité que je n’ai pas vu ça.
RU.TV disparaît de mon écran, remplacée par un néant rose. Dommage, c’était particulièrement instructif de faire la navette entre la chaîne de propagande américaine CNN et la chaîne de propagande russe RU.TV. RU.TV, avec ses vieux intellectuels débraillés et ses présentateurs au style clownesque et grotesque, était certainement plus divertissante que la chaîne CNN, plus professionnelle, mais qui ne nous sert que des bribes d’informations à la manière d’un fast-food. Même si, ces derniers temps, on a malheureusement constaté une tendance croissante à s’aligner sur l’esthétique dominante à l’échelle mondiale. La semaine où la guerre a éclaté, on voyait en boucle un couple de personnes âgées caressant pensivement des vignes, et des hommes japonais promenant des poupées en fauteuil roulant. Entre les deux, le déclenchement de la révolution au Canada.
Dans les médias allemands, Lviv s’appelle Lviv, comme on le sait, tandis que dans les médias autrichiens, Lviv porte le nom habsbourgeois de Lemberg. Des équipes de télévision américaines se déplacent en convois gigantesques, avec un matériel impressionnant ; les grandes chaînes de télévision européennes sont elles aussi équipées et renforcées en conséquence. « Nous, on vient avec notre petite voiture rouge », déclare un journaliste d’une chaîne privée autrichienne au milieu de champs de céréales qui ne seront sans doute pas cultivés cet été. C’est un monsieur d’un certain âge, d’ordinaire d’allure nonchalante et endormie, chargé des commentaires en studio et de toutes sortes d’analyses d’experts ; aujourd’hui, il fourre son nez dans des abris de soldats ou se fait expliquer par des combattants de rue la recette d’un cocktail Molotov. Mais il a toujours l’air aussi somnolent et soporifique.
Un journaliste de Bild, quant à lui, véritable reporter frénétique, se tient en tenue de protection au milieu des décombres d’un immeuble résidentiel de Kiev et s’adresse avec obsession à la caméra. Les chars avancent comme des processions de tortues. « La ville est-elle assiégée ? », demande la présentatrice.
Des étudiants tressent des filets de camouflage, des vieillards empilent des sacs de sable, les habitants érigent des barricades, tandis que les assaillants se rapprochent. S’agit-il d’une bataille à la Fifi Brindacier, pleine de héros et d’héroïnes en puissance, de morts potentiels à profusion, encouragée par quelqu’un qui se prend pour un héros ? Heureusement, Fifi Brindacier gagne toujours.
Marioupol est affamée, selon les informations. Quatre dirigeants européens d’Europe de l’Est se rendent en train à Kiev, ville dont on spécule depuis des semaines qu’elle sera bientôt prise. On voit une photo où ils sont penchés ensemble sur une carte, en train de planifier leur voyage. Cela a quelque chose de merveilleusement désuet, d’aventureux et d’enfantin, comme chez Erich Kästner.
Les réseaux sociaux fourmillent de spécialistes de l’Europe de l’Est, de stratèges de guerre et, bien sûr, de gardiens de l’éthique. Tout comme, il n’y a pas si longtemps, les experts dans la polémique sur le coronavirus, ils connaissent parfaitement leur sujet, prennent position et se mettent en place. Le mal absolu a de nouveau un visage, mais ceux qui commencent à se sentir mal à l’aise face à cette frénésie héroïque préfèrent préciser, à titre préventif, qu’il ne faut pas relativiser. On ne veut surtout pas passer pour quelqu’un qui « comprend Poutine », ni même pour quelqu’un qui « comprend ceux qui comprennent Poutine ». La compréhension, point de départ de toute approche de solution, est devenue un tabou. De l’autre côté, le fan-club de Poutine s’en donne à cœur joie dans un univers qui n’est pas seulement parallèle, mais bien à part. Il communique à l’aide de signes que seuls les initiés comprennent encore.
Personne ne poste « Je suis l’Ukraine ». Cette forme d’empathie extrême, devenue à la mode après l’attentat contre Charlie Hebdo, semble s’être essoufflée. Tout le monde est épuisé par ces années passées à être mort. « Nous sommes tous Ukrainiens », déclare Markus Söder au Parlement régional de Bavière.