À la mi-mars, le Conseil d’État a nommé une nouvelle directrice du Service de renseignement de l’État. Le poste avait fait l’objet d’un appel à candidatures public. Les candidats devaient justifier de connaissances en matière de législation, d’architecture de sécurité, de l’actualité, de géopolitique, des langues officielles et de Microsoft Office. Il s’agissait d’une couverture.
La fonction de chef des services secrets est précaire. Les derniers directeurs n’ont pas atteint l’âge de la retraite alors qu’ils étaient encore en poste. Ils n’ont pas été assassinés par des espions ennemis. Ils ont trébuché sur les scandales habituels des services secrets.
Le « Spëtzeldéngscht » a pour but de préserver de manière préventive l’ordre établi. La justice part du principe de la présomption d’innocence. La prévention, c’est la présomption de culpabilité. C’est pourquoi ce service opère structurellement à la limite de la légalité. Si la nouvelle se répand, on parle alors d’un scandale des services secrets. Le service fait alors l’objet d’une réforme. Comme en 2004 ou en 2016 : il reçoit plus d’argent, plus d’agents secrets, plus de contrôle. Jusqu’au prochain scandale des services secrets.
Il n’est pas facile de trouver les bons directeurs : ils doivent correspondre à l’« Ennemi » du moment. Ils doivent enterrer les squelettes dans le placard de leur prédécesseur.
Après la fin de la Guerre froide, Marco Mille est devenu directeur. Il ne craignait plus ni l’Elcom, ni les « éléments communistes ». L’ennemi n’était plus le Russe, mais le terroriste. C’était l’époque du néolibéralisme : Mille jouait les managers et les technocrates. Ses espions devinrent des affairistes. Il trahit son maître. Jean-Claude Juncker fut destitué en 2013. Mille fut épargné. La raison d’État lui accorda un congé sans solde. Il fut exfiltré vers Siemens.
Patrick Heck, le successeur de Milles, a promis des procédures conformes à l’État de droit. Les concurrents internationaux constituaient la menace. Les partis politiques sont restés méfiants. Ils ne voulaient pas confier à ce service les contrôles de sécurité des personnes ayant accès à des informations classifiées. Ils lui ont refusé l’accès aux bases de données de la justice et de la police. Heck a été exfiltré vers l’armée.
Doris Woltz a été nommée directrice. Elle était auparavant juge. Elle était chargée de veiller au respect de la loi au sein du service. En 2016, le gouvernement a présenté un projet de loi visant à réformer les contrôles de sécurité. Huit ans plus tard, cette loi n’est toujours pas entrée en vigueur.
Au bout de cinq ans, la délégation du personnel a écrit : « [À] partir de 2016, les conclusions des enquêtes de sécurité luxembourgeoises ne sont pas fondées. » Cela a entamé la confiance des services de renseignement étrangers. Doris Woltz a licencié le porte-parole de la délégation du personnel.
Lors du procès Bommeleeërten, en 2013, Doris Woltz a mis à mal la crédibilité du ministre de la Justice Luc Frieden : celui-ci lui aurait suggéré de clore l’enquête sur les attentats à l’explosif. Deux jours avant la prestation de serment de Frieden en tant que Premier ministre, Doris Woltz a été mise à la retraite.
Tout redevient comme avant : depuis deux ans, le Russe est à nouveau l’ennemi. L’empire du Bien a de nouveau un empire du Mal. Avec « Law and Order », Luc Frieden et Léon Gloden inaugurent une nouvelle ère. Pour les services de renseignement également. Ceux-ci reviennent à la normale. Une apparence de respect de l’État de droit est utile, mais ce n’est pas une priorité. Les dépenses publiques augmentent cette année de 7,6 %. Celles consacrées aux services de renseignement, de 59 %.
La nouvelle directrice n’a pas besoin d’être juriste. La directrice adjointe Jeanne Schumacher est promue au poste de directrice. Elle est analyste. Elle classe les informations recueillies. Elle en tire un récit. En secret, elle déchiffre chaque jour l’énigme du monde. Son outil de travail, c’est la méfiance. Elle a étudié les sciences de l’islam. Elle s’intéresse au terrorisme. Elle sait lui donner une signification culturaliste. Une approche politique mettrait les services secrets et le gouvernement dans une impasse.