Récemment, j’ai dû, enfin j’ai dû, hum, aller à la, rougit, poste. La poste. Je devais poster une, rougit !, lettre. Une lettre. Si quelqu’un comprend encore ce que c’est. Une lettre, un truc analogique. Quelque chose de tangible. À toucher. On écrit quelque chose dessus, à l’ordinateur, c’est encore compréhensible, non ? Ou alors, ça sent un peu la poussière, à la main. Ce genre d’écriture, on peut la faire soi-même. Vraiment. On pouvait. Bref, trop compliqué, donc avec ce truc analogique dans un endroit analogique. Qui existe vraiment, dans la vraie vie. Mais pas si souvent. Pas souvent du tout. Plutôt rarement. Jusqu’à presque jamais. Plus jamais.
On a donc une lettre comme ça. Il faut l’envoyer. Ce truc encombrant, en vrai. Il faut la peser. À cause de l’affranchissement. Ça s’appelle des timbres, ce qu’on colle dessus. Si quelqu’un s’en souvient encore. Et puis hop !
La poste d’en face n’existe plus. La succursale bancaire d’en face n’existe plus non plus. Au début, elles avaient fusionné : moitié banque, moitié poste. Il ne reste plus que deux distributeurs automatiques de billets. Bien sûr, ils ne fonctionnent pas toujours, et dans ce cas, il n’y a rien. Juste des gens devant. Il n’y a pas d’indication indiquant où se trouve l’agence bancaire la plus proche. Celle-ci n’existe de toute façon plus.
Au bout d’un moment, après avoir longtemps erré dans cette steppe urbaine – les gens que je croise ne semblent plus connaître le mot « poste » –, j’aperçois enfin un bureau de poste. Il se trouve à côté d’un grand cimetière. Il est immense et désert. Très jolie, on y trouve des articles à acheter que l’on peut toucher, et deux jeunes femmes sont postées aux deux guichets. Elles ne semblent pas me voir, ce que je trouve un peu inquiétant. Mais voilà qu’apparaît une machine à délivrer des numéros. Comme je suis un numéro, l’une des jeunes femmes me repère immédiatement. Je lui tends le ticket et je paie en espèces, ouf !, très simple. Elle me rend la lettre et m’indique où aller. Elle me dit de le faire moi-même. D’envoyer ma lettre. Je ne comprends pas tout de suite ce qu’elle veut dire. Ah d’accord, comme à l’aéroport ? Enregistrer, enregistrer la lettre ? Oui, oui. Ah d’accord, mais comment ? La jeune femme m’accompagne jusqu’au guichet, où elle tape l’adresse et tout ça avec ses doigts pointus. Ah d’accord, ouf, merci. C’est fait.
On est à l’ère post-postale, haah, ça fait bien rire les poulets rôtis, tout le monde le sait ! Qu’il y a de moins en moins de tout : de moins en moins de bureaux de poste, d’agences bancaires, de boulangers, de bouchers et de cafés, dans les zones rurales, qui deviennent un espace de plus en plus morne et déserté. Peu importe le nombre de « conteneurs à humains » qui traînent. En ville aussi, au-delà de l’espace détente verdoyant. Il y a de moins en moins de services, tout est en libre-service, comme on disait autrefois.
En cas d’urgence, les assistants se tiennent aux côtés de ceux à qui ils donnent des instructions, au péril de leur vie, pour qu’ils se rendent enfin service eux-mêmes. Les derniers représentants de leur mauvaise humeur, des modèles en fin de série, qui ne font plus partie de la gamme. Des anachronismes analogiques, des têtes de mule obstinées aux blocages psychologiques. Hantés par la nostalgie des grincheux au visage gris derrière les guichets. « C’étaient pourtant des êtres humains ! », gémit l’enfant vieillissant qui sommeille en eux. Pris de crises de panique devant les écrans d’enregistrement, d’enregistrement-je-ne-sais-quoi, ils se tiennent là comme un bœuf et une vache face à la montagne. Comme la vache sans code Q – va-t-elle encore bénéficier d’un sursis, d’un asile ? Les vaches « i » ont des crises de panique… Faisant appel à leur toute dernière patience, les accompagnateurs se tiennent aux côtés de ces êtres en voie de disparition, devant des appareils qui les remplaceront bientôt.
Les poulets rôtis en rient, seuls les derniers naïfs s’étonnent encore et encore lorsqu’ils se heurtent soudain à des barrières au cours de leurs promenades. Le monde leur paraît soudain si restreint ! Au lieu d’être totalement mondial, avec liberté et consommation pour tous, et où chacun bénéficie gratuitement de ses droits humains ? Tout est possible, leur murmure le néant dans leur tête, l’espace, tout t’est ouvert, toi, l’être humain aux entraves virtuelles. Tu n’es pas une Afghane sans avion ! Enregistre-toi ! Connecte-toi ! Ne fais pas l’imbécile ! Tu n’as besoin que d’une puce, d’un simple code ! Juste une carte de fidélité. Juste un G, ou deux, ou trois. Juste un statut. Une réservation en ligne. Et tu es libre et dans le coup. Tout est très simple.