Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Société 5 min de lecture

Nous serons tous complices ! Michèle Thoma

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition novembre 2023
Partager l'article sur

Je partage ça sur Facebook. « Non ! », répond un ami Facebook quelques secondes plus tard ; je me prépare à des échanges houleux. Pour autant qu’on puisse parler de ça dans ma petite bulle insipide, où l’on côtoie principalement des gens aimables et réfléchis, les attaques destructrices y sont rares.

La faute ! À qui la faute, au juste ? D’où ai-je bien pu sortir cette idée tout droit sortie d’un vieux coffre à souvenirs chrétien ? Si je mets en avant une notion comme celle de la faute, que ce soit mon problème. Pourquoi est-ce que je fais peser mon complexe de culpabilité sur tout le monde ? On nie avec véhémence le fait d’être coupable et d’être accusé. Un ami sur Facebook propose, dans un esprit de réconciliation, la notion de responsabilité à la place de celle de culpabilité.

Dois-je m’excuser ? Supprimer ce post… Après tout, dès que je l’ai publié, j’ai eu le sentiment que quelque chose, voire tout, n’allait pas, et pourtant j’ai ressenti une forte impulsion. Alors que, peu avant minuit, j’étais submergé par les images de ceux qui sont livrés à leur sort à Gaza. Tout ça ne pouvait pas être vrai ! Ici ! Maintenant ! En 2023 ! Et nous… Sur Facebook, nada. Mon cercle d’amis privilégie de toute façon depuis un certain temps déjà des contenus qui ne font pas monter la tension artérielle et préfère sagement s’entourer de beau art plutôt que d’atrocités sans issue. Je ne tombe presque plus sur ces bébés phoques déchiquetés qui faisaient fureur il y a encore quelques années, et même à la Toussaint, plus trace de ce romantisme funéraire si apprécié. Se jeter dans un débat où, d’une manière ou d’une autre, on se retrouve dans la ligne de mire de l’ennemi et où on s’en sort mal : pour cela, la plupart sont désormais tout simplement trop aguerris aux réseaux sociaux, ils ont tiré les leçons de leurs expériences.

Qu’est-ce que la culpabilité, au fond ? Mon groupe de pairs semble à mille lieues d’un concept qu’ils qualifient de « chrétien et poussiéreux » ; mes amis luxembourgeois sur Facebook, en particulier, donnent l’impression d’être d’une liberté enviable, laïques et sûrs d’eux. Des gens libres. Pas aussi courbés que moi sous le joug de la culpabilité. « Même si on est aussi libre et laïc que possible, la culpabilité existe quand même », rétorqué-je d’un ton rebelle. Je ne peux rien prouver. Et puis quoi encore ? Et à qui ? Les bombardements à Gaza : en quoi des gens aimables et cultivés d’un petit pays d’Europe auraient-ils quoi que ce soit à voir avec ça ? Et pourraient-ils faire quoi que ce soit pour y remédier ? Manifester ? Oui, c’est peut-être ce qu’ils font de toute façon. Mais contre qui ? Contre ceux qui se battent eux aussi pour leur vie ? Dont l’extermination est le programme des autres. Les uns. Les autres. Me voilà déjà pris entre deux feux. Me voilà déjà en train de m’justifier.

Pour pouvoir déchiffrer sérieusement moi-même mon message sombre et alambiqué, il me faudrait des années d’études en éthique et en théologie, voire en droit et en psychologie. Je vais me coucher, par lâcheté.

« Ne rien publier à ce sujet ! Ne rien publier à ce sujet ! », m’étais-je répété sans relâche depuis des semaines. Après l’horreur qui s’était abattue sur Israël, que pouvait-on faire d’autre que se taire ou crier ?

À l’instar de nombreux artistes juifs par la suite, un poète juif d’origine allemande et ukrainienne dénonce toutefois le silence du milieu culturel et réclame une solidarité sans réserve. Je veux partager ce post, mais je finis par ne pas le faire. Trop de « si » et de « mais » me viennent à l’esprit. Les publications de gauche, quant à elles, me font peur. Un blogueur marxiste, dont j’appréciais jusqu’à présent les analyses sociales d’une clarté cristalline, déclare sans sourciller que la construction bourgeoise et capitaliste qu’est Israël doit disparaître. Il a sans doute oublié que, selon cette logique, son pays, l’Allemagne, devrait également disparaître et qu’il ne resterait pratiquement plus rien, à part la Corée du Nord et quelques dictatures. Même la plus timide des objections à ce fantasme d’extermination est hurlée par ses followers – il n’y a d’ailleurs pratiquement pas de femmes parmi eux –, ce marxisme pseudo-orthodoxe dans ses interprétations les plus orthodoxes est une obsession masculine : « Et tu oses te dire de gauche ? »

Est-ce l’angoisse de ne pas pouvoir dire que nous n’étions au courant de rien ? L’impuissance de cette spectatrice qui, en proie à une grave incontinence émotionnelle, se retrouve plongée dans un débat où des sentiments justes, ou du moins authentiques, se heurtent à des concepts erronés ? Mea culpa, les amis !