Dans la première euphorie liée au coronavirus, alors que nous contemplions la nature en pleine floraison comme une merveille du monde – ce qu’elle est, en effet –, au cœur d’un printemps magiquement figé, et que même les plus sourds se croyaient bercés par le chant des oiseaux, un espoir fou s’est insinué en nous. L’aube d’une utopie. Les utopies avaient complètement disparu de l’esprit de la plupart d’entre nous. Elles étaient associées à une jeunesse extrême, reléguées depuis longtemps au fond d’un recoin de notre cerveau. Et maintenant, alors que nous déambulions dans des rues baignées de soleil et vides de toute présence humaine, elle a surgi. Ça pourrait être si beau ! Si seulement nous n’étions pas là.
Mais nous pourrions changer. Quand, si ce n’est maintenant ? C’est maintenant ou jamais. Pleins de remords, nous nous sommes perdus dans la contemplation de la création, qui nous semblait innocente. Une Venise jouant avec les dauphins, un ciel intact, d’un bleu céleste des plus purs. Mais qu’avions-nous donc mis en scène, avec ce stress et cette soif de vie pervertie, qu’avions-nous donc fait subir à la vie ! La pénitence n’était plus à la mode, il n’y avait d’ailleurs pas d’expression anglaise élégante pour la désigner. Alors, « détox » soit-il. Nous avions honte de prendre l’avion et faisions honte aux « tueurs du climat » qui prenaient l’avion ; nous nous parions des mérites des miles parcourus dans des trains cahotant à travers l’Europe ; les voyageurs de la Deutsche Bahn acquéraient le statut de martyrs. Tout ce qui se trouvait en dehors de l’Europe était mal vu ; le plus beau, c’était le pot de fleurs sur le rebord de la fenêtre.
On ne parvient généralement pas à faire durer ce qu’il y a de plus beau. Et cette période étrange d’extase, durant laquelle nous nous sommes découverts gratuitement, au point que nous nous serions enfuis si seulement nous en avions eu la possibilité, a fini par prendre fin, bizarrement. Peut-être juste un instant, juste un instant. Qui sait. Qui sait encore quoi que ce soit, d’ailleurs ? Là où tout est réévalué, où l’on ne se contente pas de laver les cerveaux et l’argent, mais aussi le nucléaire, d’un vert rayonnant qui plus est. Le ciel est à nouveau strié, le monde redevient une offre spéciale, il faut se dépêcher d’en profiter. Pour ceux dont les comptes continuent de se remplir, les autres font des réserves de biscottes. « Blackout », se chuchotent-ils en fixant les frontières.
Bon, l’être humain est tenace, le refoulement est sa stratégie de survie. L’essentiel, c’est qu’on se remette à sillonner la surface de la Terre, qu’on redevienne superficiels et qu’on s’échange à nouveau des bisous, pas seulement des « j’aime » sur Facebook.
N’est-ce pas ? Même si le moteur a de nouveau rugi à plein régime, beaucoup d’entre nous sont encore en mode veille. Pas encore tout à fait là. Présents. Parmi les gens. Ou les êtres humains. Tous ces êtres imparfaits. Encore prisonniers de nos hésitations. Trop longtemps en isolement. On est encore un peu sur la réserve. On s’était résigné à nous-mêmes, après toutes ces découvertes. On s’était habitué. À soi-même. Aux quelques inévitables. Une sorte de nostalgie de la retraite du coronavirus couve, comme une nostalgie de la RDA. Quand la vie était encore dure, mais simple. L’air était pur. En temps de guerre, tout le monde se serrait les coudes. La famille faisait son pain ensemble, maintenant elle est assise chez McDonald’s.
On se déshabitue des autres. Ça devient vite trop. C’est tellement « à l’ancienne ». Il y en a vite trop. À quoi ça sert, au fond ? Ça ? Ces salutations peu hygiéniques.
Nous avons désappris. Comment faire. Avec les gens. Avec les autres, toute cette complexité. Mais aussi la légèreté, la gaieté. Ce qui est dit s’en va, c’est déjà du passé. Alors pourquoi encore ouvrir la bouche ? Pour une bulle d’air, aussi éphémère qu’une publication sur Facebook ? Ce bavardage qui s’écoule n’a manqué à personne d’un point de vue existentiel. Ce flot de paroles s’est tout simplement tari.
Il ne faut surtout pas aller trop loin, sinon on risque de s’immiscer dans la vie des autres. Pas de remarques déplacées : il suffirait qu’une personne se sente mal à l’aise pour qu’un traumatisme soit déclenché. Tous nos traumatismes font tic-tac comme des bombes à retardement. Le mieux, c’est de rester entre soi. C’est-à-dire avec soi-même. Mieux vaut prévenir que guérir.
Ma maison, c’est mon bureau. Mon coffre-fort, mon espace sûr. Dans cette cabine individuelle, on a tout ce dont on a besoin. Des vêtements, de la nourriture, du sexe, on peut tout commander. Le psy, ça se fait par téléphone. Les autres ne font que stresser. Ils m’énervent. Tout le monde est devenu tellement bizarre. Narcissique. Toxiques. Les deux, et bien plus encore. Les rayons « psychologie » des librairies, les rubriques de conseils dans les magazines colorés regorgent d’avertissements contre des types dont il faut se tenir à l’écart au plus vite. Surtout quand on est hypersensible. Nous sommes tous hypersensibles désormais…