Ah, quelle époque que celle où les guerres se menaient encore pour la suprématie des toilettes : combien de toilettes il fallait pour combien de genres, qui avait le droit ou l’obligation de faire ses besoins et où exactement, et pourquoi ! À l’époque où les vieux hommes blancs étaient les nouveaux méchants, même si certaines vieilles femmes blanches plaidaient pour plus d’indulgence, tout n’était pas si mal chez eux. C’était beau. Aujourd’hui, ce sont encore de vieux hommes au teint pâle qui dirigent nos destinées, ce qui n’est pas rassurant, et au moins un de ces vieux hommes au teint pâle est vraiment méchant, ou du moins, c’est ainsi qu’il se comporte.
Quelle époque que celle où cette jeune fille rayonnante aux tresses strictes était la star d’un ciel qui allait bientôt s’embraser comme en enfer ! Les idéalistes comme les réalistes l’appréciaient beaucoup ; même les retraité·e·s luxembourgeois·es, habituellement très actifs à l’échelle mondiale, ont renoncé à prendre l’avion : c’était soudainement devenu un sujet tabou. Puis le coronavirus a fait son apparition, les Luxembourgeois se sont retrouvés coincés dans leur « forêt tropicale » et leur « désert de béton », les gens se promenaient en rond dans le quartier, à la recherche du sens véritable de la vie. Celui-ci se cachait tout simplement derrière le prochain tas de crottes de chien, du moins pour ceux qui étaient en quête de satori ! Beaucoup ont découvert les environs, ont posté avec enthousiasme des photos de mauvaises herbes et ont commandé des chaussures de randonnée sur Amazon. Mais depuis que le coronavirus a fait preuve de clémence, l’enthousiasme des gens s’est quelque peu essoufflé, et ils se laissent transporter en masse vers d’autres coins du monde, ce dont ils n’ont même plus honte : la « honte de prendre l’avion » n’est actuellement pas une raison suffisante pour aller voir une thérapeute. Ni pour aller se confesser, pour ceux qui sont en voie de disparition. Le ciel affiche complet, les aéroports européens signalent une affluence record ; que pourrait bien changer une telle personne, une isolée, face à cette empreinte écologique gigantesque ? Même si la prise de conscience est bien sûr déjà là, en principe, en réalité. Mais on ne peut pas non plus être conscient en permanence, la morale s’abat sur la morale.
Quelle époque que celle où le Luxembourg découvrait l’espace ! Où est-il donc passé, ce Luxembourg ? Qu’est-il advenu de l’impérialisme spatial luxembourgeois ? Où est passée cette effervescence des chercheuses d’or, cet esprit d’aventure ? Cette envie d’un avenir colonial, le passé colonial n’étant après tout que de l’or d’hier ? À l’Université du Luxembourg, on peut en tout cas déjà suivre une formation pour devenir maître ou maîtresse de l’espace. Dans la vidéo promotionnelle, quelques étudiants de bonne humeur bricolent quelque chose ; un véhicule Lego jaune roule sur du gravier sombre, devant la noirceur d’une nuit spatiale, ce qui, à première vue, ne semble pas particulièrement accueillant. Mais ensuite apparaissent des étoiles scintillantes, et les mots « entrepreneuriat » et « gestion d’entreprise » s’affichent à l’écran, deux des quatre filières principales destinées aux futurs maîtres et maîtresses de l’espace financier. C’est rassurant, ce côté terre-à-terre.
Quelle époque que celle où le sauveur Rifkin annonçait la troisième révolution industrielle au Luxembourg ! Avec des offres aussi durables et équitables… Après tout, les offres sont mieux accueillies que les enchères. Où est donc passée la troisième révolution industrielle ? Peut-être sommes-nous en plein dedans sans même nous en rendre compte, peut-être s’agit-il d’une troisième révolution « extra light » ? Comme au pays des merveilles, des transports en commun gratuits sillonnent tout de même le paysage florissant avec ses jolis terre-pleins en béton, même s’ils donnent souvent l’impression d’être des bus fantômes. Abandonnés par tous les bons esprits. Car en ce qui concerne l’autopartage, les autonomistes luxembourgeois en avaient déjà désisté avant même de s’y être lancés. L’espace, oui, d’accord, mais la voiture, ça va trop loin. Dans ce pays, presque plus personne ne veut être un révolutionnaire de la troisième révolution industrielle.
Comme ces rêves d’avenir semblaient envoûtants ! À une époque, il y a encore peu, tout récemment, où les tornades n’existaient que dans Mickey Mouse. Quand la guerre n’était encore qu’un mot issu d’une autre époque, d’un autre monde, le monde des Autres. Nos bungalows, ces bunkers de la prospérité, nos jardins devant la maison entretenus à l’excès, ce monde ne les atteindrait pas. Même si les précurseurs, les témoins de ce monde, les réfugiés, ont depuis longtemps atteint cette « Autozone ». Certains à pied.