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Société 4 min de lecture

Smart Nation

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition décembre 2023
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L’État concurrentiel national est inquiet. Ses responsables doivent renforcer la « promotion de l’entrepreneuriat dans les écoles et les lycées » (Accord de coalition 2023-2028, p. 157). Il s’agit d’insuffler l’esprit d’entreprise dès le plus jeune âge. Pas seulement le rêve d’une Porsche, d’une finca et d’un yacht, mais aussi celui de l’initiative personnelle, de la prise de risque et de la concurrence.

Cette matière semble indispensable. Car ce sont surtout les entrepreneurs qui manquent d’esprit d’entreprise. L’époque où Émile Metz a lancé la première ampoule Thomas sans Luxinnovation ni avantages fiscaux est révolue. Tout comme celle où Paul Wurth a fait construire un laminoir pour les premiers poutres Grey sans la SNCI ni subventions à l’investissement.

Aujourd’hui, les lobbies patronaux ne cessent de réclamer la nationalisation partielle du risque d’investissement. Afin que le pays ne se retrouve pas à la traîne face à la concurrence internationale. Et c’est le gouvernement qui est tenu pour responsable de cela, économie de marché ou pas. Le gouvernement dissimule son embarras derrière une utopie. Non pas politique ni sociale, mais technique.

La coalition CSV/DP « renforcera la promotion du Luxembourg en tant que Start-up Nation » (p. 150). Elle demande que « le Space Campus se concrétise au plus vite » (p. 152). Elle donne un nom à cette utopie : « la transformation du pays en une Smart Nation et de nos localités en des Smart Cities » (p. 5). Cela semble prétentieux. Bref, un peu bizarre.

Chaque année, une entreprise californienne promet de créer le buzz ultime et disruptif afin de faire grimper son cours en bourse. Un buzz qui va révolutionner l’économie et bouleverser nos vies. Un buzz qui apparaît à la fois comme une menace et une délivrance.

Spuerkeess et ArcelorMittal ont fièrement acheté des espaces publicitaires sur Second Life. Puis, l’engouement s’est porté sur les cryptomonnaies. (Salut à Frank Schneider !) Plus tard, sur l’industrie 4.0. (Salut à Jeremy Rifkin !) Ou encore sur l’énergie de l’hydrogène. (Salutations à Frank Engel !) Cette année, ce sont les programmes Transformer génératifs et pré-entraînés pour les langues naturelles (salutations de Chat-GPT !).

« L’exploitation de l’intelligence artificielle (IA) offre un immense potentiel pour dynamiser notre économie et simplifier la vie de nos citoyens », s’enthousiasme le gouvernement dans son accord de coalition (p. 4). Par « dynamiser notre économie », on entend la réduction du temps de travail nécessaire. L’objectif est de consacrer davantage de temps de travail total à la production de valeur ajoutée. Qui se souvient encore du désastre orchestré par le LSAP autour de l’« État des lieux des enjeux et des risques de la réduction du temps de travail » ?

L’employée de banque scanne elle-même ses achats au grand magasin. La caissière du grand magasin saisit elle-même ses virements bancaires chez elle. À l’avant-garde du progrès technique, elles se privent mutuellement de leurs emplois. Elles ne sont pas les seules à être soumises à l’accélération de la circulation du capital : « Le concept de nature temporaire sera introduit », promet le programme de la coalition (p. 45).

En tant qu’agence du site de production, l’État doit mettre toutes les ressources de la société au service de la compétitivité. Ses objectifs doivent être numériques et durables. Ils doivent sonner d’une modernité époustouflante. Les moyens mis en œuvre par le CSV et le DP sont dépassés : moins d’impôts, plus de déréglementation.

Dans sa déclaration gouvernementale du 22 novembre, Luc Frieden a annoncé « l’une des priorités de la diversification économique » : il a promis de « faire de notre pays un laboratoire européen pour la conduite autonome ». La Californie vient justement de retirer à General Motors son autorisation d’exploiter des taxis autonomes. Cette décision a été motivée par la blessure grave d’une piétonne et par des informations de sécurité incomplètes.

Si la Californie hésite, cela ouvre une niche de souveraineté à l’esprit d’entreprise local. Dans l’intérêt des 697 entreprises du Luxembourg Automobility Cluster. Même les piétons et les chats errants doivent faire des sacrifices. Peut-être même en tant que martyres de la compétitivité nationale. Tombés au combat comme des soldats sur le champ d’honneur de la guerre économique.