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Société 4 min de lecture

Moulins à vent

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition avril 2024
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Le mois dernier, le Congrès national de l’ADR a élu une nouvelle direction. Pour la première fois, c’est une femme, la députée Alexandra Schoos, qui a été élue présidente. Le président sortant, Fred Keup, a réconforté les « maris dominés » : Il s’est emporté contre « le radicalisme qui émane des soi-disant “woke”, celui que l’on retrouve aujourd’hui chez les Verts, chez les Rouges, chez la Gauche ».

Le « wokisme » est une fantasmagorie pour les réactionnaires, les extrémistes de droite et les fascistes. Fred Keup le redoute comme une menace symbolique pour les hiérarchies traditionnelles fondées sur le genre, la couleur de peau, la nationalité et la religion. Comme un complot visant à abolir la nation, l’Église, la monarchie, l’orthographe. « Les Woke, dans leur frustration, ont décidé d’imposer aux gens un nouveau langage, avec des astérisques […] Ils parlent de 30, 40 genres différents. »

Le terme « woke » vient de « to wake » : être vigilant face aux discriminations. Les rustres d’extrême droite hurleraient « parti nazi ». Les « woke » ne veulent pas heurter la sensibilité de l’ADR. Ils qualifient le parti de « populiste ». Les vieux hommes blancs hueraient un député de l’ADR en le traitant de « bégayant ». Les jeunes femmes « woke » font preuve de considération envers son « débit de parole perturbé ».

La direction de l’ADR déteste le « wokeness ». Parce qu’il remet en cause les mœurs et la discipline des ancêtres. À l’époque où le curé frappait les enfants de chœur avec leur chapelet. Les électeurs de l’ADR ne savent pas quoi imaginer derrière ce mot étranger à la mode. Ils considèrent tout ce remue-ménage comme un combat contre des moulins à vent mené par quelques donneurs de leçons. Ils ont d’autres soucis en tête.

Fernand Kartheiser a rejoint l’ADR en 2008 en tant que président d’une association antiféministe. Fred Keup a rejoint l’ADR en 2018 en tant que croisé contre l’égalité des immigrés. En 2021, l’ADR a tiré la sonnette d’alarme : la loi sur l’adoption supprimerait les mots « Mamm » et « Papp ». Pour l’ADR, les voitures électriques frôlent le « wokeness ».

Lorsque la présidente Alexandra Schoos doit expliquer ce que signifie « woke », elle est à court d’arguments (RTL, 27 mars 2024). Elle estime que ce débat n’a aucun sens : « Je ne m’exprimerais pas comme Fred Keup. […] Je voudrais que nous montrions à nouveau que ce ne sont pas nos seuls sujets » (Wort, 29 mars 2024).

« Woke » est un cri de ralliement à la guerre culturelle. L’ADR s’en est emparée : « Je vois l’idéologie woke détruire les fondements de la famille naturelle, s’attaquer à la vie, insulter la religion, changer les mots et même imposer de nouveaux symboles graphiques. » s’est plainte la néofasciste Giorgia Meloni (Vista, 27 février 2022). Sa consœur Marine Le Pen a fondé le 12 avril 2023 une « association parlementaire contre le wokisme ». Leur modèle à tous les deux, Donald Trump, s’est plaint que le groupe Disney, créateur de Mickey Mouse, ne soit plus « qu’une ombre woke et répugnante de ce qu’il était autrefois » (Truth Social, 23 mai 2023).

L’ADR et le mouvement « woke » se ressemblent : ils défendent des identités. Les uns défendent l’identité nationale, les autres les identités sexuelles, ethniques ou religieuses. Ces deux approches sont étroites d’esprit : les identités servent à séparer, à délimiter et à exclure.

L’ADR et le mouvement « woke » sont différents : les « woke » veulent lutter contre les préjugés. Or, les préjugés constituent le fondement même de l’ADR. Les « woke » font preuve de considération envers les plus faibles. L’ADR défend le droit des plus forts. Elle ne fait preuve d’aucune compréhension envers les mouvements Black Lives Matter, Me Too ou la cause palestinienne.

Fred Keup se plaint : « La liberté d’expression est bafouée. » Ses préjugés ne sont pas menacés. Dans la cour de récréation, le mot « victime » est devenu une insulte. L’ESG n’est qu’un stratagème publicitaire. Les carriéristes, les décideurs et les dirigeants ne sont pas « woke ». La cruauté de leur néolibéralisme se résume ainsi : « The winner takes it all ». Aucune pitié pour les vaincus, les faibles, les mendiants, les sans-abri. Pas même en paroles. Luc Frieden et Léon Gloden partagent cet avis.