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Société 11 min de lecture

Un moment de frayeur à la Philharmonie

Notes sur une orgie d'abus culturels

Article paru dans Édition juin 2024
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Oui, c’est toujours un plaisir de voir la jet-set se retrouver à la Philharmonie pour présenter ses dernières tenues. C’est d’ailleurs dans ce but que le temple raffiné de Portzamparc a été construit. L’ensemble du bâtiment est un podium architecturalement irréprochable pour les bien-pensants fortunés. C’est-à-dire pour ceux qui, du simple fait de leurs privilèges, se considèrent comme des militants culturels de naissance.

Ne soyons pas injustes. Il va de soi que même les personnes aux moyens modestes, qui ne recherchent rien d’autre que le plaisir de l’art, ont le droit de se rendre à la Philharmonie. Ces personnes ne s’habillent naturellement pas de vêtements hors de prix. Elles n’apportent que leurs oreilles. Malheureusement, ces oreilles ont l’air plutôt nues. Au lieu de les utiliser comme supports pour des bijoux étincelants, ces mélomanes intègres n’utilisent leurs oreilles que pour écouter avec recueillement. C’est leur droit. Mais en tout cas, ils ne deviendront jamais de grands fêtards de la culture.

Les véritables clients de Portzamparc sont d’un tout autre calibre. Ils ne lésinent pas sur les moyens pour assister aux concerts de la Philharmonie. Les princes du carnaval culturel sont en effet convaincus qu’ils doivent d’abord faire le tour de la haute couture avant de gravir les marches menant au temple. Voilà exactement à quoi ils ressemblent : parés de la tête aux pieds de foulards envoûtants, maquillés de manière spectaculaire, liftés et parfumés, tous arborant la grimace « je suis tellement important ». Ils se mettent en rang pour se faire photographier à tour de rôle. Un cabinet des horreurs, commenterait le mélomane grincheux, un défilé de figurants de train fantôme, à découvrir dans la galerie photo de RTL, où d’autre ? Mais remettons tout cela au clair. Pourquoi les marionnettes de la culture ne seraient-elles pas bien habillées ? Les vrais mélomanes ne laissent transparaître que de la pure jalousie. Ils devraient consommer leur musique en silence et avec modestie, et sinon, faire profil bas. Car ils n’ont pas la moindre idée de cette culture pompeuse de la haute société.

Heureusement, les gens bien et beaux ne se laissent pas déconcerter. Avec une nonchalance merveilleuse, ils défilent dans la salle sacrée. Tout est prêt pour la fête. Car aujourd’hui, c’est la remise du Prix européen de la culture. Ça sonne bien, ça ! Européen ! Culture ! Prix ! L’orchestre philharmonique offre un accompagnement musical parfait. Enivrant ! Éblouissant ! Surnaturel ! Et voilà déjà les lauréats : des musiciens aux noms prestigieux, une cheffe d’orchestre acclamée, les célèbres Petits Chanteurs de Vienne et même les Petites Chanteuses de Vienne (oui, en effet, les filles ont remporté leur combat d’émancipation mené depuis des décennies contre le patriarcat musical obstiné), et puis… Monsieur Juncker ? Est-ce vraiment M. Juncker ? Nous ne savions pas du tout qu’il était un passionné de culture digne d’un prix. Mais cela tient uniquement à notre ignorance obstinée. Nous ne sommes malheureusement pas en mesure de scruter attentivement l’âme des anciens présidents de la Commission européenne. C’est là, au plus profond de l’âme, que se cachent les talents secrets. Par exemple, cette affinité débordante pour la culture. Sommes-nous donc aveugles et sourds ? En guise de pénitence, nous félicitons très chaleureusement ce lauréat inattendu.

Nous ne nous attendions absolument pas à voir Maria Teresa du château de Berg, cette soi-disant figure de proue de la culture. Nous n’aurions jamais pu imaginer, même dans nos rêves les plus fous, que ce soit justement elle qui soit récompensée sur cette magnifique scène. Nous avons donc là une femme qui aimerait être grande-duchesse, mais qui ne peut pas l’être, car des fonctionnaires de l’État, adeptes de la subtilité à outrance, lui refusent ce titre. Elle se fait néanmoins appeler « grande-duchesse » par son époux, ce qui correspond parfaitement à son statut d’extraterrestre. Oui, la monarchie n’est pas de ce monde, pensons-nous en secret.

Et comme nous sommes d’humeur quelque peu sentimentale, nous pouvons tout de suite passer à la vitesse supérieure : il faut bien l’admettre, Mme Mes-
tre Batista a des mérites incontestables. C’est déjà un exploit remarquable d’avoir réussi à s’assimiler à la noblesse en épousant un Baxter de sang bleu. Auparavant, elle n’était qu’une jeune Cubaine effacée, née dans une famille de persécutés politiques. On a imputé les pires crimes à ses parents, des bienfaiteurs de l’humanité nobles et altruistes. Ils ont dû fuir Cuba, car le tyran Fidel Castro refusait catégoriquement de reconnaître à quel point la famille Mestre Batista se sacrifiait avec une solidarité déchirante pour les pauvres et les opprimés. Bon, cette brève biographie fait un peu penser au spécialiste de la noblesse Stéphane Bern. Quoi qu’il en soit : Maria Teresa, profondément philanthrope, s’est propulsée dans le cœur des Luxembourgeois grâce à un étonnant coup de maître personnel. Hasta la victoria siempre ! À ce sujet, le magazine scientifique français Point de vue écrivait : « À chacune de ses apparitions au balcon du palais grand-ducal, elle envoie des baisers à la foule qui l’acclame à tout rompre. »

Jusqu’ici, tout va bien. Cette histoire digne d’un conte de fées ne nous laisse pas indifférents. Mais envoyer des baisers à la pelle ne constitue pas en soi une réalisation culturelle. Ou bien si ? Nous sommes très vieux jeu sur ce point. Lorsque culture et monarchie sont mentionnées dans le même souffle, cela fait sonner l’alarme chez nous. Le principe de la monarchie repose sur l’inégalité institutionnelle. La culture, en revanche, défend l’égalité de tous. Les uns sont placés sous la protection et l’aile de Dieu en personne, tandis que les autres sont livrés aux griffes du diable dans les bas-fonds de la société.

Mais n’exagérons-nous pas un peu trop là-dessus ? À la Philharmonie, tout est pourtant si solennel et chargé d’émotion. « Tisser des liens », « rassembler les gens »… Voilà le discours creux habituel qui refait surface. Il serait plus honnête d’admettre tout simplement que, pour notre principal sponsor autrichien, l’investisseur immobilier richissime M. Hallmann (fortune personnelle : 5,6 milliards d’euros), tout comme pour ses
, l’investissement dans la culture n’est rien d’autre qu’une manœuvre bon marché visant à alléger leur charge fiscale. Lorsqu’ils scandent avec emphase le mot à la mode « Europe ! », ils ne pensent à rien d’autre qu’à leur territoire commercial.

Nous tenons d’ailleurs à vous présenter nos excuses les plus sincères. Pendant un instant, nous avons confondu M. Hallmann avec son tristement célèbre concurrent autrichien, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau à tous les égards : il s’agit bien de M. René Benko, qui, sous un pseudonyme, met la Philharmonie sens dessus dessous ! Comment avons-nous pu être aussi crédules ? Nous nous sommes malheureusement complètement trompés. M. Benko est un criminel notoire qui a conduit son empire immobilier à la faillite retentissante, provoquant ainsi des remous à l’échelle mondiale. M. Hallmann, en revanche, est un véritable pionnier de la culture, qui ne rêve que de démontrer son infinie générosité de mécène dans des lieux prestigieux tels que la Philharmonie. Nous nous frappons la poitrine avec remords et nous engageons à nous informer plus minutieusement à l’avenir sur les questions d’investissement.

Revenons à notre méfiance chronique. Dans ce contexte, la culture n’est plus seulement une « feuille de vigne », comme l’écrivait Marc Thill dans *Das Wort*, mais un véritable pagne. Et en outre, un paravent chatoyant derrière lequel on peut cacher toutes sortes de choses. Le grand investisseur a tout compris : il sait enrober et ennoblir ses pratiques commerciales sous un voile culturel. Il lui suffit de siffler pour que la Philharmonie – qui est tout de même un établissement subventionné par l’État – se mette docilement à son service. Il est prêt à mettre le prix pour cette tactique mercantile.

C’est selon le même schéma qu’un programme de façade s’est déroulé tout au long de l’année 2022 à Esch-sur-Alzette, sous l’étiquette trompeuse de « Capitale européenne de la culture ». Les généreux mécènes du monde des affaires ont arboré leur auréole pendant toute une année, tandis que les artistes, pauvres comme Job, ont dû se plier à leurs diktats. L’Europe ! La compréhension entre les peuples ! L’humanité ! Et le gagnant est : l’effronterie néolibérale. Il n’est d’ailleurs pas sans ironie que l’icône rayonnante de cette « année culturelle » soit un fraudeur fiscal récemment condamné, qui maîtrise mieux que quiconque l’art du camouflage culturel. Le « responsable culturel » de référence, un escroc financier démasqué : n’est-ce pas là un présage inquiétant ?

Mais il semble que les soi-disant « lauréats du prix européen de la culture » n’y prêtent pas vraiment attention. Ils préfèrent empocher discrètement leur récompense et se donner des airs de bâtisseurs de ponts. Au fond, le stratagème est d’une simplicité étonnante : il suffit à M. Hallmann de flatter la vanité de tous ces lauréats pour qu’ils se précipitent vers lui. Tant mieux s’il parvient également, pour servir ses desseins, à séduire une soi-disant grande-duchesse qui attend avec impatience de pouvoir afficher publiquement son égocentrisme. Et pour l’occasion, un adagio raffiné interprété par l’Orchestre philharmonique du Luxembourg !

Attention ! Le véritable moment de frayeur est encore à venir. Soudain, Claude Frisoni apparaît sur scène et prononce l’éloge de Mme Mestre Batista. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Une illusion sensorielle soudaine ? L’art du bouffon à son apogée ? Un coup d’infiltration à la Günter Wallraff ? Une crise de sénilité idéologique ? Ou simplement un sosie effronté qui a berné l’originale ? Comme s’il venait de tomber du ciel, il se tient là et recouvre la fausse grande-duchesse d’un glaçage sirupeux. Mais que se passe-t-il donc ici ?

Ce n’est tout de même pas possible. Claude Frisoni ! Le saint patron des précaires de la culture ! Ce rejeton rebelle de la classe ouvrière lorraine, un agitateur de gauche pur et dur, qui n’hésite pas à recourir aux jeux de mots les plus acrobatiques pour fustiger les capitalistes sans scrupules ! L’éternel défenseur des exclus, des parias et des proscrits ! Pourquoi ce tribun marxiste éloquent s’allie-t-il justement à Mme Mestre Batista ? Pourquoi la couvre-t-il d’éloges ? N’a-t-il pas remarqué comment cette femme a comploté avec un évêque français d’extrême droite lors du mariage de sa fille ? Comment elle colporte des mythes conspirationnistes au sein de sectes chrétiennes obscures ? Dans tous ses écrits, Claude Frisoni n’a-t-il pas justement mis ces milieux en pièces ! Pourquoi donc ce revirement spectaculaire ? Monsieur Hallmann, éclairez-nous !

Peut-être sommes-nous simplement dans le mauvais film. Peut-être que le « Prix européen de la culture » n’existe même pas, et que nous ne serions alors que les victimes d’un mirage indigeste. Mais ce cauchemar ne s’arrête pas. Il doit donc y avoir une tout autre explication. Dieu nous en préserve ! Peut-être en est-il ainsi : Claude Frisoni est et reste Claude Frisoni, inébranlable et intègre, mais Mme Mestre Batista est un colibri éblouissant qui connaît toutes les ficelles du métier. Se pourrait-il que ce méchant notoire de Fidel Castro l’ait infiltrée en tant qu’agent au sein de la dynastie luxembourgeoise ? Dans le but de saboter durablement notre paradis fiscal et toutes nos autres conquêtes démocratiques ? Oh horreur, oh effroi ! Cela aurait tout de même un sens : le penseur de gauche s’allie au grand jour avec une successeure cubaine de Mata Hari !

Mais qu’est-ce qu’on est en train de raconter là ? Que des absurdités. On n’en sait rien du tout. Ça suffit maintenant ! En tout cas, cet événement culturel fastueux à la Philharmonie ne devrait pas servir à déterrer des chimères. Dans le Luxemburger Wort, on peut lire : « Claude Frisoni, sans préciosité ni fausse pudeur » (Pierre Gerges, 10 juin 2024). Encore plus pathétique : « Toutes les personnalités décorées n’ont sans doute pas bénéficié de la faveur accordée à la Grande-Duchesse Maria Teresa qui, en la personne de Claude Frisoni, a rencontré non seulement un orateur doué… », et ainsi de suite. Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à nous lamenter avec Bertolt Brecht : le rideau tombe et toutes les questions restent en suspens.