Le 6 mars, le ministère de la Santé a enregistré le millième décès lié au Covid. Ce chiffre de mille correspond au nombre de morts que le pays a déplorés pendant la guerre dans les camps de concentration, les prisons, lors des déportations, au sein de la Résistance et dans les armées alliées (Statistiques historiques, Luxembourg, 1990, p. 57). Dans l’Antiquité classique, mille victimes correspondaient à dix hécatombes.
Ces mille morts n’ont suscité aucune horreur. Ils n’ont même pas retenu l’attention. Aucun expert n’est venu les commenter dans une émission matinale. Pour le diocèse, qui vit de la mortalité, ces mille morts ne méritaient pas qu’on s’y attarde. L’intérêt public se porte sur les personnes infectées. N’importe qui peut être contaminé. Qui voudrait s’identifier aux morts ? La presse fait la distinction entre les personnes qui meurent « du » Covid et celles qui meurent « avec » le Covid. Les unes sont considérées comme des victimes légitimes du Covid. Les autres n’ont pas eu de chance.
Quatre jours avant le millième décès, l’ADR a réclamé la suppression de toutes les mesures sanitaires : une « Journée luxembourgeoise de la liberté ». Deux jours après le millième décès, la ministre de la Santé, Paulette Lenert, a présenté un projet de loi. L’exposé des motifs commençait par la description de la « situation épidémiologique » (p. 1). Les mille décès n’étaient pas mentionnés dans cette « situation épidémiologique ». Les avis des ordres professionnels, du Conseil d’État et du Collège médical ne font pas référence aux mille décès. Cinq jours après le millième décès, 60 députés sur 60, tous partis confondus, ont voté la loi. Concernant les règles d’hygiène, le texte mentionne douze fois « supprimé » et cinq fois « abrogé ».
La nouvelle loi « est due à l’amélioration significative de la situation dans les hôpitaux ». C’est ce qu’a déclaré la ministre de la Santé du LSAP, Paulette Lenert, lors du vote. La lutte contre l’épidémie s’appuie sur le taux d’occupation des hôpitaux, et non sur le nombre de décès. « Ces assouplissements interviennent au bon moment », s’est réjoui le rapporteur Mars Di Bartolomeo. Ils constituent « le plus grand pas vers le retour à la normalité ».
Les mille morts ne devaient pas peser comme un cauchemar sur l’esprit des vivants. Ils auraient fait obstacle à la désolidarisation : « [L]e Gouvernement a pris la décision de mettre l’accent de sa politique sanitaire sur une approche plus “libérale” et “individualiste” », a relevé la Chambre des métiers dans son rapport d’expertise (p. 2). L’épidémie fut qualifiée de grippe, et la mort redevint une affaire privée.
La plupart des mille victimes étaient des personnes âgées et malades. Près de la moitié d’entre elles vivaient dans des maisons de retraite et des établissements de soins. Le rapport de Jeannot Waringos avait laissé entendre entre les lignes que beaucoup d’entre elles pourraient encore être en vie. Si seulement la liberté d’entreprise des sociétés de services à la personne n’avait pas primé sur la vaccination des femmes de ménage.
La Chambre de commerce se réjouit de cette nouvelle loi. Elle « salue la levée des restrictions dans le cadre de la plupart des activités économiques » (p. 2). Combien de personnes âgées et de malades ont dû jusqu’alors mourir en martyrs au nom de la conciliation entre économie et santé ? Combien ont été sacrifiés l’année dernière au nom de la liberté d’expression des opposants à la vaccination ? Dans les restaurants et les salles de concert, les survivants peuvent à nouveau danser pour oublier la mort.
Les personnes âgées et les malades n’étaient plus dans la « période de pointe de la vie ». Ils n’avaient plus aucune valeur : ils n’avaient plus de force de travail à offrir. Ils ne construisaient plus d’immeubles de rapport, ne travaillaient plus aux caisses des supermarchés, ne conseillaient plus les fraudeurs fiscaux. Mourir était de toute façon leur dernier travail.
Face à la mort, tous ne sont pas égaux. Edgar Morin aspirait « idéalement au renversement du rapport de subordination entre l’individu et la société, à l’affirmation de l’individu, au cosmopolitisme, c’est-à-dire à l’individu général, dans la cité universelle, c’est-à-dire en fin de compte à l’égalité individuelle face à la mort » (L’Homme et la Mort dans l’Histoire, Paris, 1951, p. 44). Depuis le 6 mars, plus de 40 décès sont venus s’ajouter à ce bilan.