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Société 5 min de lecture

Mieux dormir sous la monarchie

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition octobre 2025
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Je reçois sans cesse ces photos de gala sur mon portable ; j’ai peut-être cliqué quelque part, dans un moment de faiblesse. Celles du grand-duc. Le grand-duc au château, à l’église, en vacances, en train d’être beau et riche, et, ces derniers temps, très populaire : les Großherzogs dans leur vie de tous les jours. La jeune famille. Le père, la mère, les enfants. Comme ils vivent en toute simplicité. Comme ils mangent des gâteaux d’anniversaire avec leurs enfants, dans une ambiance si intime et familiale. Ils plaisantent avec eux et les embrassent. C’est tellement beau.

Mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ? Je suis certes une citoyenne de cet État. Même si je n’y suis pas. Et je n’y suis pas non plus en ce moment. Trois jours de couronnement, ouf, quelle dose de dynastie ! En ville, à la campagne, dans les cieux. Des couronnes de drones dans le ciel. Des couronnes de drones ! Comme mes compatriotes sont pourtant désinvoltes !

Ils semblent prendre tout ça à la légère. Pendre des curés et mener des actions révolutionnaires, ce n’est plus d’actualité ; les blagues grossières sont dépassées, la satire se pratique désormais sans aucune limite. Sur le Facebook des mamies, les plus à gauche se montrent plutôt dociles, personne ne fulmine ni ne tond des propos séditieux ; ce qui est actuellement à la mode dans mon groupe d’amis, qui n’est pas vraiment conservateur ni religieux, c’est de serrer la main d’un personnage de Guillaume créé par l’IA. Cher Grand-Duc ! Tout se passe dans la bonne humeur, le Grand-Duc est lui-même jovial. Tout va bien : tasses à café et coussins douillets à son effigie. En couverture de Paris Match. Un père serre son enfant dans ses bras. L’histoire. Le récit. Le paradis bancaire, c’était autrefois. L’État voyou, c’était autrefois. Nous sommes irréprochables. La famille joyeuse. Pas trop parfaite, bien sûr, et certainement pas sainte, juste humaine. Rien de pervers comme autrefois chez les Buckingham. Pas de glamour du tout. Normal. Une apparence normale. Pas de trône, juste celui du salon. Pas de couronne, tout au plus une couronne de drones. Pas de château. Juste une résidence.

Un pouvoir domestiqué. Une Église apprivoisée. Une monarchie muselée. Il ne reste plus que les attributs. Les symboles. Je ferai tout ce que vous voulez ! Si vous voulez mourir, je vous en prie !

Mais qui pourrait-on bien combattre ? Ils sont vraiment sympas ! Le grand-duc est sympa lui aussi. Son épouse dégage une mélancolie sereine, sans cette exubérance de fille facile ni rien de ce genre d’immaturité. Le grand-duc semble intelligent. Prudent. De bonnes qualités. Bien utiles en ce moment. C’est rassurant. Rassurant. C’est le mot. Le grand-duc est rassurant. Même lorsqu’il parle de ce pays ouvert et diversifié où tous ceux qui y vivent doivent se sentir chez eux, et que cela ne sonne pas comme un cliché, mais comme s’il le pensait vraiment. Même lorsque nous quittons le refuge de cette douce régression.

Il ne reste plus que quelques irréductibles dans ce monde douillet de bienveillance, où tout le monde s’est soudainement transformé en monarchiste. L’un d’eux me remet à ma place face à ma confusion civique : « Réfléchis donc, au Luxembourg, tu ne pourras jamais devenir un Steinmeier ! » Aucun d’entre nous, Luxembourgeois et Luxembourgeoises, ne pourra jamais devenir un Steinmeier ! La plupart d’entre nous sont d’ailleurs déjà dépassés par l’idée de devoir élire un président tous les deux ou trois ans. Alors, autant opter pour la cour !

Il ne nous fait rien, après tout. Il veut juste jouer la comédie. Du théâtre. Pour les touristes. Mais aussi pour nous. Nous aussi, au fond, on adore ça. Nous ne l’avouons pas. Car alors, devrions-nous abolir le grand-duc, le dernier au monde ? N’est-il pas une espèce protégée ? Et quel vide et quelle désolation cela créerait-il ? Et que serions-nous sans tout ce faste, sans l’encens et le « Wilhelmus », l’odeur de l’écurie de la dynastie, et les plaintes que cela suscite ? Cette famille dont on ne peut se débarrasser et dont on ne veut d’ailleurs pas se débarrasser, car quoi de plus rassurant, et – merci ! – de plus soporifique ? C’est le reste du monde qui nous empêche de dormir de toute façon.

Que serait un palais où ne régnerait plus qu’une démocratie « faite maison » ? Sans princes en devenir ? Sans les discours mielleux du grand-duc lors des fêtes nationales, toujours ce même grand-duc, qui, comme nous, prend du poids et des cheveux gris au fil des décennies ? C’est cela, la continuité dont nous parlons sans cesse. Alors que tout autour de nous part en vrille. La cour se rend au Te Deum. C’est quand même bien mieux.