Dans une annonce d’une page entière parue le 30 juin dans le Luxemburger Wort, on pouvait lire : « Nous avons déménagé. Chers lecteurs, vous pouvez désormais nous retrouver à notre nouvelle adresse. » Le journal, qui était produit depuis 1906 dans le quartier de la gare, s’était fait construire en 1976 un siège social somptueux à Gasperich. Aujourd’hui, la rédaction, réduite à la suite d’une vague de licenciements, a emménagé dans un immeuble de bureaux à Howald. Cela permettra de construire des bureaux et des logements sur le terrain de l’imprimerie à Gasperich. Pour l’instant, la lourde rotative fait encore obstacle.
Le 30 juin également, le Tageblatt annonçait dans une annonce d’une page entière : « Le Tageblatt vous accueille désormais dans ses nouveaux locaux. » La maison d’édition avait dû quitter son siège de la Kanalstraße, qu’elle occupait depuis 1939. Afin que des bureaux, des logements et des places de parking puissent être construits sur le terrain. La rédaction a fonctionné pendant un certain temps sans siège fixe. Elle dispose désormais de bureaux provisoires au centre commercial Belval Plaza. Depuis des années, il est prévu qu’elle emménage dans l’imprimerie d’Esch-Sommet. Mais l’avenir du journal fait l’objet de négociations.
Pendant un an, le Lëtzebuerger Journal a cherché un acquéreur pour ses locaux rédactionnels situés dans le quartier de la gare de la capitale. Il en a trouvé un ces derniers jours. Il n’a toutefois pas pu en informer ses lectrices et lecteurs par le biais d’une annonce en pleine page. En effet, au début de l’année, le journal avait cessé d’être imprimé. Depuis, il n’existe plus que sur Internet. Le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek avait déjà dû quitter son siège de Gasperich il y a plus de 20 ans pour s’installer dans un immeuble résidentiel à Esch.
Les prix de l’immobilier continuent d’augmenter. Ceux qui en ont les moyens conservent leurs biens immobiliers et regardent leur valeur grimper. Seuls ceux qui ont un besoin urgent d’argent vendent. C’est ce qui arrive à la presse quotidienne. Le commerce des terrains est plus rentable que celui des annonces et du papier. La société de l’information se transforme en sociétés immobilières.
Les quotidiens existent dans notre pays depuis le 1er janvier 1845. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans le débat politique. Ils étaient souvent étroitement liés aux partis politiques. Ils constituaient le cœur d’une sphère publique bourgeoise. Lorsque le droit de timbre a été remplacé par la publicité, puis par les aides à la presse, les personnes à faibles revenus ont pu s’offrir un quotidien. Ou du moins le lire à l’auberge. Des quotidiens s’adressant aux intérêts des classes populaires ont même vu le jour.
Mais cela ne doit pas durer. Les quotidiens se retirent : ils quittent leur siège historique pour s’installer dans des bureaux anonymes, puis sans doute sur Internet. Là-bas, plus aucune rotative ne viendra entraver les projets immobiliers. La coalition libérale profite des difficultés économiques pour mener une purge politique : au moment même où les rédactions devaient déménager, le Parlement a adopté, par 52 voix contre 60, une réforme des aides d’État à la presse.
La réforme ne se contente pas de pousser la presse vers Internet. D’après les calculs du Conseil de la presse, parmi tous les quotidiens, seules les subventions accordées au journal de droite Luxemburger Wort sont en hausse. (Avis complémentaire 7631.10, p. 4). C’est pourquoi même le CSV a voté en faveur de la loi. Peut-être simplement parce que, dès le départ, la réforme devait se faire au détriment du Tageblatt.
La nouvelle aide à la presse ne profite pas aux journaux de gauche Tageblatt et Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek. Ils devraient perdre plusieurs milliers d’euros. Le Le Quotidien, « demi-frère » du Tageblatt, recevra, après une période transitoire, un demi-million de moins. Il ne devrait pas y survivre.
Pour consoler Editpress, le journal gratuit L’Essentiel est le grand gagnant de la réforme. C’est un clin d’œil à l’OGBL et au LSAP pour qu’ils enterrent la presse syndicale social-démocrate. Ils feraient mieux de gagner de l’argent avec leur journal publicitaire. Ce calcul n’est pas étranger à l’OGBL et au LSAP. Au final, la réforme de l’aide à la presse a donc servi à redynamiser l’image de marque libérale de la nation face à la concurrence mondiale.