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Société 4 min de lecture

Quand notre vision du monde s’est ébranlée

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition septembre 2021
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La plupart d’entre nous s’en souviennent encore très précisément. Où nous étions quand cela s’est produit. Ce moment où tout s’est figé, où le mouvement s’est arrêté, puis s’est figé. Où tout le monde restait là, les yeux rivés sur la scène.
J’étais dans la cuisine, l’endroit le plus banal et le plus quotidien qui soit, mes enfants venaient de rentrer de l’école. Et soudain, nous sommes restés là, immobiles, à regarder. À regarder. Regardions. Cloués sur place, fascinés. Sur CNN, une femme parlait, et derrière elle, les tours s’effondraient. Très vite et très lentement à la fois. Encore et encore, deux avions qui s’enfonçaient dans deux tours. Deux avions qui transperçaient deux tours. Des langues de feu jaillissent, une fumée noire s’élève et enveloppe tout. On voit des points noirs à l’écran, on dirait des crottes de mouches, ces points noirs tombent des fenêtres. Rapidement et très lentement à la fois. L’un des enfants se met à pleurer. « Oh mon Dieu », dit la présentatrice.

Il existe d’innombrables récits à ce sujet. Où chacun se trouvait lorsque cela s’est produit. Il y a toujours ces moments mythiques qui unissent les gens entre eux, les habitants d’un pays, d’une époque, d’une génération. Des jours de splendeur, de bonheur et de gloire, comme sans doute l’entrée des Américains après la Seconde Guerre mondiale. Des rêves qui se sont transformés en traumatismes, des événements sanglants et marquants. Où étais-tu quand Kennedy a été assassiné ? Les personnes âgées s’en souviennent : les cris de la mère, cet homme en noir et blanc qui rayonne, salue la foule puis s’effondre ; à la télévision, il s’effondre encore et encore. La belle femme en noir et blanc, qui est son épouse, a une tache de sang sur sa jupe. Il y a aussi un véritable méchant, l’assassin. Où étais-tu quand John Lennon est mort ? Où étais-tu quand ils sont entrés au Bataclan ?

Le 11 septembre, symbole de la chute d’un monde que l’on croyait inébranlable. C’est avec un culot incroyable que l’on porte un coup au monument de notre prétendue grandeur. Plus tard, nous voyons le visage du président américain, qui est justement en visite dans une école primaire, tandis que quelqu’un lui chuchote quelque chose à l’oreille. Comme si quelqu’un lui avait donné un coup. Plus encore, un coup de pied. Il a l’air complètement absent. Comme s’il voyait des étoiles, qu’il ne voyait plus rien, un boxeur K.O.

Ces tours, symboles de notre monde libre et pacifique, du capitalisme, de la vénalité et de la consommation, d’une exploitation déguisée en séduction, qui se sont effondrées sous nos yeux en une poussière cancérigène, resteront à jamais gravées dans notre mémoire collective. Avec ces images, c’est tout un monde qui s’effondre en poussière, un monde auquel nous appartenons nous aussi, nous le sentons, que cela nous plaise ou non. Que nous le détestions et le méprisions ou non. C’est notre monde. Cette déclaration de guerre ostentatoire sonne le glas de la fin de l’histoire, de la jouissance aveugle de ce triomphe, de cette hybris qui ont suivi l’effondrement du bloc de l’Est.

À l’époque aussi, certaines images restaient gravées à jamais dans les mémoires. Quand le Mur est tombé et que les gens se sont jetés dans les bras les uns des autres. Ceux de l’autre côté se retrouvaient soudain au cœur de l’action, accueillis avec exubérance, dans leurs jeans mal ajustés, les plus cool arborant des coupes à la Puhdys, tandis que l’Occident les regardait manger des bananes, ému. Désormais, il n’y avait plus de « là-bas », tout était « ici », maintenant, libéré, des paysages florissants ; ce serait aussi beau que dans les brochures colorées des Témoins de Jéhovah. « West is best » et bientôt partout, le meilleur des mondes, de belles images d’un monde nouveau et merveilleux.

« Les États-Unis vont les traquer », avait promis Georges W. Bush, alors que les symboles du meilleur des mondes tombaient en cendres. Après une guerre de vingt ans dont nous n’avons pratiquement rien remarqué – elle a d’ailleurs duré une éternité –, l’Afghanistan est aujourd’hui souvent décrit comme un champ de ruines. « We will hunt you down », promet Joe Bilden, s’engageant ainsi à perpétuer ce cercle vicieux.

Les gens courent pour sauver leur vie. Il pleut des points noirs.

Mais cela ne remet pas vraiment en cause notre vision du monde, si tant est que nous ayons encore une chose aussi démodée. L’Afghanistan n’y figure de toute façon pas.