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Société 4 min de lecture

Couloir étroit et long

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition août 2023
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Les Archives nationales sont installées dans une ancienne caserne. Elles présentent des expositions historiques dans un long couloir étroit. Ce parcours reflète une conception téléologique de l’histoire : les visiteurs avancent depuis la présentation des origines rudimentaires, à l’entrée, vers un présent radieux, au bout du couloir.

La vision historique du retour au paradis perdu et du progrès inexorable reste très populaire. Elle vise à montrer que la situation actuelle est la meilleure qui ait jamais existé. Elle est au cœur de l’exposition « 1848 – Revolutioun zu Lëtzebuerg ».

Deux semaines après la révolution à Paris, des signatures ont été recueillies dans 62 villages et villes contre les impôts, le prix des denrées alimentaires, le chômage, la liste civile, la censure et le suffrage censitaire. Dans les localités plus importantes, les ouvriers ont attaqué les maisons des percepteurs, des maires et des négociants en céréales. Ils protestaient contre le chômage et la spéculation. Ils réclamaient une république. Le Parlement s’est enfui à Ettelbruck. À Ettelbruck, les insurgés se sont armés, ont érigé une barricade et ont tiré sur la gendarmerie. Un homme a trouvé la mort. Le gouvernement a envoyé des soldats, des gendarmes, des gardes forestiers et des douaniers pour réprimer les soulèvements. Le bataillon d’Echternach s’est mutiné.

La révolution de 1848 fut la deuxième à se produire dans ce pays en l’espace de vingt ans. Elle s’inscrivait dans le cadre du « printemps des nations » en Europe. Et dans les colonies : de la révolte paysanne à Matale, au Sri Lanka, à la révolte des esclaves dans les Antilles danoises.

Au Luxembourg, la bourgeoisie libérale souhaitait se libérer du fardeau économique et politique de la monarchie. Les ouvriers et les artisans se sont exprimés pour la première fois en tant que classe opprimée, par le biais d’un « Appel aux ouvriers du pays luxembourgeois » (qui n’a jamais été publié). Le clergé cherchait à s’allier aux classes sans propriété contre la bourgeoisie maçonnique. Le roi-grand-duc s’appuyait sur son gouvernement, sur les grands propriétaires terriens conservateurs et, secrètement, sur le vicaire apostolique.

L’exposition illustre cela à l’aide de dizaines de documents d’époque. Elle effectue ensuite un bond considérable de 1848 à 2023, afin d’aborder la question des vainqueurs et des vaincus d’un point de vue actuel.

Ceux qui apparaissent comme les perdants sont ceux dont on ne fait même plus mention à la fin de l’exposition : le Grand-Duc, qui a dû, à partir de 2009, échanger ses privilèges contre une augmentation de la liste civile. Le clergé, que la coalition libérale a privatisé après la fin de l’État du CSV, y compris les lieux de culte et l’enseignement religieux. Les travailleurs salariés, qui ne possèdent ni les moyens de production ni les produits, et qui restent dans une relation de subordination.

L’exposition commandée par le Parlement célèbre, en tant que grande gagnante, le parlementarisme représentatif. La forme de gouvernement adaptée au capitalisme industriel apparu au XIXe siècle.

Le mot de la fin, au terme de ce long et difficile parcours, revient à la Constitution du 1er juillet 2023. Comme si elle réalisait enfin le rêve des révolutionnaires de 1848. Même si les citoyens de 2023 n’avaient pas du tout réclamé une nouvelle Constitution. Et n’ont pas eu droit à un référendum.

Les nouvelles contraintes liées à la jurisprudence, à la diplomatie et au commerce extérieur ont rendu nécessaire l’adoption d’une nouvelle Constitution. Celle-ci doit définir de manière plus claire, sur le plan juridique, les rapports sociaux en vigueur. Elle s’adapte à un mode de vie plus libéral.

La Constitution de 2023 s’inscrit dans la continuité de celle de 1848 : malgré toutes les mises à jour et modernisations, son objectif premier reste la séparation entre démocratie et économie. Présentée comme une séparation entre le public et le privé : à l’entrée du bureau ou de l’usine, la démocratie s’arrête et la propriété privée commence. Les bourgeois propriétaires de 1848 s’appellent désormais « investisseurs » ou « les marchés ». Les grands propriétaires terriens sont désormais qualifiés de « land grabbers ». En 1848, ils siégeaient au Parlement. Aujourd’hui, ils laissent d’autres y siéger.