Les Saxons de Transylvanie étaient-ils vraiment originaires du Luxembourg ? Cette question était au cœur d’une conférence donnée par le professeur Wolfgang Dahmen, ancien titulaire de la seule chaire de roumanistique d’Allemagne et professeur émérite de l’université Friedrich-Schiller d’Iéna. Organisée par l’Institut grand-ducal, cette conférence s’est déroulée vendredi dernier à la Bibliothèque nationale devant une salle comble. L’exposé résumait les résultats de nombreuses années de recherche, qui ont donné lieu à de nombreuses publications spécialisées.
Au milieu du XIIe siècle, des émigrants originaires de la partie occidentale du Saint-Empire romain germanique répondirent à l’appel du roi hongrois Géza II et s’installèrent en Transylvanie. En contrepartie des privilèges accordés, notamment fiscaux, ils devaient défricher la région et assurer la défense de la frontière contre les Kumans, un peuple de cavaliers d’origine turque. Les sources disponibles ne permettent pas de tirer de conclusions sur les régions d’origine exactes de ces colons. Il est en revanche certain qu’ils n’étaient pas des Saxons au sens traditionnel du terme, car le terme « Saxones », courant à l’époque, ne désignait pas leur origine géographique, mais leur statut juridique. Des informations sur ce groupe ethnique parvinrent au Luxembourg grâce aux notes de l’explorateur François-Xavier de Feller, qui, lors d’un séjour en Transylvanie en 1768, constata des similitudes entre le dialecte local et celui de sa région d’origine.
Après le Compromis austro-hongrois et la naissance de la double monarchie en 1867, les Saxons, qui avaient longtemps joui d’une large autonomie, se retrouvèrent dans le collimateur d’une politique offensive de magyarisation. Ils y réagirent en se tournant davantage vers leur propre histoire, qui incluait leurs origines franques ; une quête intense, fondée sur la linguistique, des « forces vitales de l’ancienne patrie » (Adolf Schullerus) s’engagea alors. Les idées romantiques sur l’unité de la langue et de la nation, mais aussi la naissance de la linguistique comparée, avaient créé un contexte temporel et culturel propice à ces efforts. Des linguistes de Transylvanie tels que Georg Friedrich Marienburg (1845), Georg Keintzel (1885), Gustav Kisch (1891) et Richard Huß (1907) situèrent la région d’origine des Saxons dans l’espace linguistique francique de la Moselle, puis – en resserrant progressivement le périmètre – dans l’espace linguistique luxembourgeois, et enfin dans la région de Vianden-Echternach.
Le fait que la « patrie originelle » ne pouvait être localisée à l’aide des moyens offerts par la linguistique est apparu clairement en 1905, lorsqu’une délégation saxonne menée par Schullerus est arrivée dans le Grand-Duché, mais que la communication avec les habitants s’est avérée moins fructueuse que prévu. C’est Karl Kurt Klein qui, en 1966, devait mettre définitivement en lumière les apories contenues dans les thèses de ses prédécesseurs. À cette époque, le débat autour de l’origine luxembourgeoise des Saxons avait toutefois depuis longtemps captivé les intellectuels locaux. Les circonstances historiques s’y prêtaient également : lors du redécoupage de l’Europe après le Congrès de Vienne (1815), le Luxembourg avait obtenu de manière inespérée son indépendance ; la nouvelle entité étatique – dont le territoire avait été réduit de moitié à partir de 1839 – devait désormais se forger une identité nationale propre. Parmi les constructions identitaires naissantes figuraient également la solidarité avec le petit « peuple frère » saxon (Nikolaus Steffen, 1869) ou encore le « souvenir de leur parenté » (Martin Schweinsthal, 1904). Ce sentiment d’appartenance commune allait, au fil du temps, surmonter bien des différences fondamentales, comme par exemple l’
attitude favorable de nombreux Saxons envers le régime hitlérien, qui mettait mal à l’aise les Luxembourgeois.
Les Saxons de Transylvanie venaient-ils donc du Luxembourg ? Selon le professeur Dahmen, la réponse est un « oui et non » sans équivoque. La composition des émigrants était trop hétérogène pour que l’on puisse déterminer avec certitude leur origine géographique ; celle-ci se situe certes dans la région franconienne de la Moselle, mais pas nécessairement, ni exclusivement, au Luxembourg. De plus, leur installation en Transylvanie s’est déroulée en plusieurs vagues. La proximité linguistique entre le saxon et le luxembourgeois est encore aujourd’hui source d’interprétations erronées, car ces deux idiomes appartiennent à la même langue-mère et sont donc de toute façon mutuellement compréhensibles ; de plus, le système scolaire des Habsbourg a entraîné un nivellement significatif du saxon.
Mais que valent vraiment des conclusions scientifiques objectives lorsque les émotions entrent en jeu ? La croyance selon laquelle les Saxons seraient d’origine luxembourgeoise – même si le terme « Luxembourgeois » en Roumanie peut revêtir un caractère tout aussi flou que celui de « Saxon » au Luxembourg – reste présente dans les deux pays. Souvent avec des conséquences réjouissantes, comme en témoigne le titre conjoint de Luxembourg et de Sibiu/Hermannstadt en tant que Capitale européenne de la culture 2007, pour ne citer que l’exemple le plus marquant.
Du point de vue de la luxemburgistique, on peut ajouter que le topos de la « patrie originelle » a donné d’autres impulsions précieuses au Grand-Duché : À cet égard, par exemple, « le débat qui a duré des décennies sur la question de la Transylvanie » (avant-propos du Dictionnaire luxembourgeois, 1950) a considérablement stimulé la recherche sur le luxembourgeois. De plus, des sources littéraires et journalistiques laissent supposer que l’idée d’une « colonie » (presque) luxembourgeoise en Europe de l’Est a constitué un élément compensatoire face à la petite taille du pays, la modestie territoriale étant contrebalancée par des réalisations civilisationnelles d’autant plus grandes.
*Daniela Lieb est chercheuse au Centre national de littérature de Mersch et est originaire, comme on peut le vérifier, de Transylvanie