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Société 4 min de lecture

Les lions ne mangent pas de paille

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition décembre 2022
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Depuis deux cents ans, les classes possédantes externalisent leurs coûts de production au détriment de l’environnement. Au cours des prochaines décennies, elles risquent d’épuiser les dernières ressources et les derniers puits de carbone. D’ici là, elles comptent encore tirer profit des voitures électriques et de la finance verte. La crise climatique est une crise économique.

Le ministre de l’Économie, Franz Fayot, est chargé de la politique industrielle. Il veille à ce que celle-ci s’adapte au changement climatique tout en restant compatible avec la rentabilisation du capital. Entre un séminaire sur la concurrence (21 novembre) et un voyage de prospection (28 novembre), il met en garde contre les limites de la croissance (25 novembre).

Le ministère de l’Économie invite petits et grands à participer : vous pouvez voter en ligne pour imaginer à quoi ressemblera le Luxembourg en 2050 (luxstrategie.gouvernement.lu). L’Union européenne vise la neutralité carbone d’ici 2050.

Le choix est limité : trois scénarios d’avenir prédéfinis. Ces scénarios se distinguent par trois indicateurs. Le premier est la population : 770 000, 1,1 ou 1,2 million. Il traduit l’alliance malthusienne entre écologistes et nationalistes. Jean-Claude Juncker l’a forgée en 2001, dans un contexte de panique face au « 700 000-Awunnerstat ».

Le deuxième indicateur est le produit intérieur brut : une baisse de 2 % ou de 4,5 %. Depuis la chute du taux de profit dans les années 70, la croissance fait l’objet de critiques. Afin d’inciter les ouvrières en travail posté, les carreleurs et les comptables à faire des sacrifices. Pour que l’accumulation du capital s’accélère à nouveau.

Le troisième indicateur est le réchauffement climatique : +1,8, 2,7 ou trois degrés. C’est le jugement apocalyptique de Dieu. Il transforme toute objection en hérésie.

Un scénario conservateur est soumis au vote. Il pourrait provenir du CSV. En substance, il prévoit que tout continuera plus ou moins comme avant : croissance économique, embouteillages, inégalités de revenus, partenariat social, greenwashing. Le titre « Somnambule socio-économique » met en garde contre l’inconscience.

Un scénario libéral pourrait émaner du DP. Le progrès technique effréné génère une forte croissance économique. Les marchés du logement et du travail sont précarisés, l’éducation est privatisée. Le populisme gagne du terrain. Ce scénario s’intitule « Optimisme techno-numérique ». Son nom met en garde contre tout optimisme naïf.

Un autre scénario est de nature écologique. Il pourrait émaner des Verts. La population, l’économie et les revenus cessent de croître, ce qui allège la pression sur le trafic routier, le marché du logement et l’environnement. La majorité devient plus pauvre, mais plus heureuse. Le nom « Circularité bio-régionale » prône le retour éternel de l’identique, les fruits issus des petits agriculteurs locaux.

Ces scénarios sont des préjugés technocratiques. Ils relèvent d’une manipulation puérile : un seul scénario promet d’empêcher la fin du monde, la catastrophe climatique. Les deux autres servent d’exemples dissuasifs. La recommandation provient du prophète Isaïe : « Le loup et l’agneau paîtront ensemble, le lion mangera de la paille comme un bœuf, et le serpent mangera de la poussière » (65, 25).

Le principe directeur de ces scénarios est « un contexte de justice sociale minimale et de limites biophysiques maximales ». Il fait peser un poids sur la conscience des plus démunis. Pour qu’ils changent de mentalité. Pour qu’ils mènent une vie de misère.

Les puissants n’apparaissent dans aucun scénario. Les lions ne mangent pas de paille. Les classes aisées ne peuvent pas changer de mentalité. Leur argent ne permet pas la décroissance. Il doit générer un excédent. Qui doit être réinvesti. Son cycle s’est élargi.

Aucun de ces scénarios ne mentionne les moyens de production privés, l’économie marchande universelle, le travail salarié, la concurrence et la contrainte d’accumulation. Qui ont déclenché la crise climatique et la perpétuent. Tous les scénarios les considèrent comme faisant partie de la nature humaine. Ils les considèrent comme éternels. Plus éternels que tous les glaciers, icebergs et récifs coralliens.