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Feuilleton 9 min de lecture

Les architectes classiques construisent 20 ou 30 églises

Thomas Lutgen retrace la vie et l'œuvre de Charles Arendt (1825–1910), premier architecte d'État du Luxembourg 

Article paru dans Édition mars 2026
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« Ce nom me sautait sans cesse aux yeux. » Ce qui ressemble à une remarque en passant est devenu le point de départ d’une recherche qui a duré des années. Thomas Lutgen, restaurateur et chercheur en histoire de l’architecture, n’avait au départ pas du tout l’intention de s’intéresser à Charles Arendt. « Je suis en fait médiéviste », explique-t-il. Après la restauration de l’église Notre-Dame de Trèves, il s’est tourné – comme auparavant – vers des études d’histoire de l’architecture, analysant les structures et épluchant les archives. Ce faisant, il est tombé à maintes reprises sur le même nom, souvent sous la forme de maigres indices. Cela a finalement donné lieu à une thèse de près de 700 pages sur Charles Arendt, soutenue à la RWTH d’Aix-la-Chapelle – et à la redécouverte d’un architecte qui a marqué le Luxembourg comme peu d’autres. Pour l’instant, cet ouvrage n’est toutefois accessible qu’à un cercle restreint : l’étude n’a pas encore trouvé d’éditeur, ce qui est surprenant compte tenu de son volume et de son importance¹.

Pourtant, Arendt est aujourd’hui largement méconnu. Certes, en 2025, le Comité Alstad lui a consacré une exposition accompagnée d’un ouvrage à l’occasion du 200e anniversaire de sa naissance, mais dans l’ensemble, cela s’est limité à un aperçu général (d’Land, 19 décembre 2025). Peut-être parce que son œuvre ne peut se résumer à un seul bâtiment. « On ne connaît que les grandes églises et les monuments », explique Lutgen. « Mais le travail d’Arendt dans les petites communes, les écoles, les bâtiments administratifs – c’est là que se révèlent son talent et sa vision. » En effet, l’ampleur de son œuvre dépasse les normes habituelles. « Les architectes ordinaires construisent 20 ou 30 églises », explique Lutgen. « J’ai abordé cette étude avec cette idée en tête, mais j’ai dû complètement revoir ma copie. » Au final, on dénombre plus de 400 bâtiments et projets avérés – une œuvre qui impressionne moins par ses icônes individuelles que par son ampleur. « Un bourreau de travail qui s’est passionné pour la culture architecturale nationale », déclare Lutgen – et il ne fait pas seulement référence à la productivité impressionnante d’Arendt, mais aussi à sa volonté de considérer l’architecture comme s’inscrivant dans un contexte plus large.

L’action d’Arendt s’inscrit dans une période où le Luxembourg devait se réinventer. Le XIXe siècle a été marqué par l’instabilité politique, la détresse économique et une émigration massive. « La population souffrait de la faim, mais elle ne mourait pas de faim », cite Lutgen, reprenant les propos du vicaire apostolique Johannes Theodor Laurent, qui fut par la suite démis de ses fonctions. Parallèlement, un nouveau besoin d’identité s’est fait jour. « Il y avait en fin de compte un plan directeur pour l’établissement du Luxembourg politique », explique-t-il. La langue, la culture et les symboles natio-
naux se sont développés – « mais dans le domaine de la construction, il y avait un grand vide ». C’est précisément là qu’Arendt est intervenu. Son architecture était plus qu’une simple conception ou une question technique ; elle s’inscrivait dans un projet de société visant à conférer visibilité et pérennité au jeune État. Les bâtiments sont devenus des signes, des repères dans un ordre encore précaire.

Cela transparaît particulièrement clairement dans ses églises, dont la fonction dépassait largement le cadre religieux. « Les églises étaient toujours conçues trop grandes », explique Lutgen. « Parce que les gens se disaient : si ça continue comme ça, il nous en faudra une plus grande. » Ce surdimensionnement recèle une certaine foi en l’avenir, voire peut-être un peu de défiance. « C’était une affirmation de soi pour les paroisses », dit-il. « Le cœur même du village, dont on était fier. » Arendt ne construisait donc pas seulement des espaces destinés au culte, mais aussi des lieux d’affirmation de soi. L’architecture est devenue une forme de densification sociale et culturelle, l’expression d’attentes collectives. Le fait qu’il n’ait pas travaillé exclusivement dans le contexte ecclésiastique est illustré par un exemple aujourd’hui moins connu et qui n’existe plus : l’ancienne synagogue de la capitale. Arendt a supervisé la construction ; il a ensuite repris certains éléments de cette conception – notamment les dispositions spatiales et les solutions constructives – dans d’autres projets, par exemple l’ancienne chapelle du séminaire, et les a transposés dans de nouveaux contextes. Pour lui, les frontières entre les types de bâtiments étaient moins strictes que ne le laissent supposer les catégories contemporaines ; ce qui comptait, c’était ce qui fonctionnait.

Sa méthode de travail obéissait à une logique qui lui était propre. Arendt ne pensait pas en termes de chefs-d’œuvre singuliers, mais en termes de structures et de variantes. Les ébauches étaient adaptées, réutilisées, réinterprétées dans différents contextes. « Il existe des façades d’églises qui sont pratiquement identiques », explique Lutgen en faisant référence aux façades de Beyren, Köwerich, Kirchberg, Godbringen et Bergem. Ce qui, vu d’aujourd’hui, ressemble à de la standardisation était en réalité une réponse pragmatique aux conditions de l’époque : des moyens financiers limités, des besoins importants en matière de construction et des incertitudes techniques considérables. En effet, de nombreux bâtiments anciens se sont révélés déficients. « De nombreuses églises construites vingt ans auparavant se sont effondrées », explique M. Lutgen. « Il fallait améliorer les techniques de construction et le style. » Arendt a réagi en adoptant une approche systématique qui alliait efficacité et qualité, contribuant ainsi à rétablir la confiance dans la construction elle-même.

Il évoluait ainsi entre tradition et innovation, une tension qui marque encore aujourd’hui son œuvre. Le style gothique ne le fascinait pas par idéalisation romantique, mais pour des raisons pratiques. « Parce qu’il était durable et de grande qualité », explique Lutgen. En même temps, Arendt était ouvert aux nouveaux matériaux et aux nouvelles techniques. « Il a utilisé le ciment pour la première fois, à une époque où personne ne savait ce que c’était », par exemple lors de la construction de l’église Sainte-Cunégonde à Clausen. Les poutres en acier et les constructions modernes ont également trouvé leur place dans ses projets (chapelle Saint-Quirin), non pas comme une fin en soi, mais comme une solution fonctionnelle. « Il n’a pas expérimenté comme un moderniste, il a pensé la modernité de manière pragmatique. » Cette attitude transparaît également dans la conception. Certains de ses bâtiments, comme le presbytère situé à gauche de la chapelle du Glacis, paraissent étonnamment épurés, presque sobres, avec une clarté qui semble en avance sur son temps. La décoration était utilisée là où elle avait son sens, et omise là où elle semblait superflue. Il s’agissait moins de pureté stylistique que d’adéquation.

Arendt n’était toutefois pas un personnage sans faille. Ses contemporains le décrivaient comme sûr de lui, parfois même arrogant, et les conflits avec ses collègues ou les autorités n’étaient pas rares. « Mais cela tenait simplement au fait qu’il était plus à la page, c’est-à-dire plus moderne, sur bien des points », explique Lutgen. Sa formation à l’étranger, financée par l’État à une époque de pauvreté généralisée, a donné à Arendt une longueur d’avance – tout en le rendant vulnérable. « Il voyait les choses en grand, disposait d’un réseau à l’échelle européenne – une éponge qui absorbait tout. » Cette ouverture aux influences extérieures a marqué son œuvre tout autant que sa volonté de placer le Luxembourg sur un pied d’égalité avec les autres pays européens. Pour lui, l’architecture s’inscrivait dans un discours plus large, et non pas un simple métier isolé.

Parallèlement, de nombreux épisodes révèlent une autre facette, moins connue, d’Arendt. Il était conscient de la réalité sociale dans laquelle il évoluait. « La commune de Beiler n’avait pas les moyens de se payer une chapelle », raconte Lutgen. « C’est pourquoi Arendt a réalisé gratuitement les plans préliminaires et le devis. » De tels gestes ne cadrent pas forcément avec l’image de l’architecte d’État sûr de lui, mais ils y ajoutent une dimension décisive. L’architecture apparaît ici comme une responsabilité, comme une contribution à une société en pleine reconstruction et qui avait besoin de structures fonctionnelles.

L’influence d’Arendt ne s’est pas limitée à des édifices isolés, mais s’est également étendue au développement de la ville de Luxembourg elle-même. « Luxembourg était petite, les riches et les pauvres vivaient côte à côte, l’air était vicié », explique Lutgen pour décrire la situation initiale. La démolition de la forteresse a libéré de l’espace pour de nouveaux quartiers, de nouvelles configurations sociales, de nouvelles formes de vie en communauté. Les terrains à bâtir ont été lotis, vendus et construits, et « les architectes agissaient parfois comme des agents immobiliers ». Arendt a lui aussi participé à ce processus : il a construit des maisons, les a louées et a marqué de son empreinte le paysage urbain naissant. L’architecture est devenue un moteur du développement économique. « Ses projets visaient à revaloriser la ville, à créer des emplois et à favoriser le développement économique. Tout était lié. » Cette imbrication entre architecture, économie et politique révèle une conception moderne de la ville qui dépasse la simple façade.

Rétrospectivement, il semble presque logique qu’Arendt soit néanmoins tombé dans l’oubli pendant longtemps. Son œuvre est trop vaste, trop dispersée, trop peu spectaculaire dans ses détails pour se cristalliser en un édifice emblématique. Et pourtant, elle est omniprésente. « Partout où je vais, je reconnais immédiatement sa patte », explique Lutgen. Les proportions, les matériaux et les solutions constructives révèlent une continuité qui a perduré pendant des décennies et qui marque encore aujourd’hui le quotidien. La redécouverte de cette œuvre est notamment le fruit de l’évolution des moyens de recherche. « J’ai été totalement étonné de constater qu’il en restait encore autant», déclare Lutgen. Des archives ont été exploitées, des fonds tels que ceux de la Bibliothèque nationale ont été numérisés, de nouvelles sources ont été rendues accessibles. « Sans cette numérisation, je n’aurais jamais pu mener à bien ce travail aussi rapidement. » Néanmoins, beaucoup de choses restent fragmentaires, certaines ont été perdues, d’autres sont difficilement accessibles. La reconstitution n’est pas encore achevée. Il en ressort finalement l’image d’un architecte qui a marqué son époque moins par des édifices individuels que par la cohérence de son action.

1 Un résumé a été publié dans le numéro 1/2025 de la revue « Hémecht. Revue d’histoire luxembourgeoise »