« J’ai commis une erreur et je vais présenter mes excuses au président du Conseil d’État », a déclaré Lucien Lux, conseiller d’État du LSAP, sur le site reporter.lu (23 août). Le conseiller d’État s’est une nouvelle fois discrédité. Il reste toutefois imperturbable.
Lucien Lux avait transmis avant l’heure un rapport d’expertise complémentaire. Il portait sur la réforme de la planification hospitalière. Le destinataire était le magnat de l’immobilier Flavio Becca. Lucien Lux l’aide à investir dans la privatisation du secteur de la santé. Sa collègue de parti, la ministre de la Santé, fait de même. Cette dernière, à titre gracieux.
Les pionniers sont souvent des martyrs. En tant que ministre, Lucien Lux a été un pionnier de l’écotaxe. Il a augmenté la taxe automobile sur les grandes berlines et les 4×4. 30 000 automobilistes se sont mis en grève fiscale. Ses collègues du gouvernement ont fait preuve de compréhension. Lucien Lux a perdu les élections et son poste de ministre.
En 2013, le député du Sud s’est retrouvé sur la liste centrale du LSAP. Il a également perdu son mandat de député. En guise de consolation, le LSAP l’a nommé au Conseil d’État. Cette activité secondaire ne permet pas à son mari de subvenir à ses besoins comme il se doit. Depuis, Lucien Lux doit se débrouiller : il travaille en tant que faux indépendant pour M. Becca. C’est ce dernier qui subvient à ses besoins. Passer de responsable syndical à subalterne d’un multimillionnaire, c’est une pente glissante.
Lors de la révolution de 1848, les fonctionnaires fidèles au roi furent chassés du Parlement. À la suite du coup d’État de 1856, le roi-grand-duc leur créa une chambre qui leur était propre. Destinée aux chefs de l’administration, aux juges et aux anciens ministres. En tant qu’organe d’autoconservation de l’appareil d’État.
L’État doit être un roc inébranlable au sein de la société. C’est pourquoi l’appareil d’État doit être autonome. Sa base économique reposait autrefois sur les fonderies, puis sur les banques. C’est pourquoi le Conseil d’État considère que les intérêts des propriétaires de fonderies et des banquiers sont ceux de l’État. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il accueille des dirigeants de l’industrie sidérurgique, des banquiers et leurs avocats d’affaires. Ceux-ci ont la possibilité de démontrer leur compétence lorsque des expertises concernant leurs domaines d’activité sont nécessaires. En comparaison, le promoteur immobilier Flavio Becca semble être désavantagé. Lucien Lux s’est efforcé de réparer cette injustice.
Sur les 207 conseillers d’État depuis 1857, quatre étaient issus de la classe ouvrière : John Castegnaro, Johny Lahure et Lucien Lux, tous trois responsables de l’OGBL ayant gravi les échelons au sein du LSAP. Dans une lettre adressée au Premier ministre Jean-Claude Juncker, le Conseil d’État a fait échouer la nomination de Dan Kersch. Il a préféré une avocate spécialisée dans le droit immobilier à la présidente d’une association d’aide aux pauvres. Cela a peut-être réjoui M. Becca. Pour les nouveaux candidats, le Conseil d’État a établi des critères de compétence. Ceux-ci déclarent incompétents les représentants des classes dépourvues de moyens de production et de propriété foncière.
Le Conseil d’État incarne la Cité idéale de Platon : le règne de technocrates sages. Ils n’ont été élus par personne. Ils se réunissent à huis clos. Ils prennent leurs décisions de manière anonyme. Ils n’ont de comptes à rendre à personne. Ils qualifient la démocratie de populisme.
Le Conseil d’État fait office de frein de secours lorsque des majorités parlementaires impétueuses veulent modifier l’ordre établi. Cela arrive plutôt rarement. Il arrive parfois que la raison d’État exige l’adoption d’une loi délicate. Dans ce cas, le Conseil d’État ne réveille pas le chien qui dort. Il fait alors abstraction du contenu et se limite à des considérations d’ordre législatif : la hiérarchie des nombres ordinaux, la ponctuation.
Le Conseil d’État exprime des réserves d’ordre formel à l’égard du progrès social. Il soulève des objections et brandit la menace d’« oppositions formelles ». La redistribution du bas vers le haut lui est insupportable. Pour lui, la liberté consiste en un pouvoir de disposition sans entrave sur la propriété privée.
De la loi sur la muselière à l’abolition de la peine de mort, le Conseil d’État s’est régulièrement retrouvé du mauvais côté de l’histoire. Mais des conseillers d’État comme Lucien Lux peuvent commettre des erreurs. Le Conseil d’État, lui, ne le peut pas.