« Le suspense reste entier ! » C’est ainsi que les animateurs aiment actuellement prendre congé de leur public, qui vit sans doute pour la plupart dans un monde plutôt dépourvu de suspense. À moins, bien sûr, que l’on considère comme passionnants la baisse des revenus, la perte de liberté, la maladie, la peur de la maladie et le confinement. Oui, d’accord, c’est vrai, « meet yourself ! » comme point fort permanent : certains, qui se cherchaient depuis toujours, se sont enfin trouvés. Ooh, une épave, comme c’est passionnant ! Ou résigné, très philosophique. Comment disait déjà Pascal ?
À partir de là, on peut se détendre.
En attendant encore plus de suspense, on continue à zapper. Il y en a vraiment assez comme ça. Ah, le Yémen… Si quelqu’un s’en souvient, il y a des années, les médias nous avaient montré de petites momies, officiellement qualifiées d’« enfants », ce qui nous avait fait verser de belles larmes de crocodile. Mais ensuite, on a encore oublié. On ne peut pas s’occuper de tout. Ah, et l’État islamique, bienvenue de retour dans le spectacle, il est de nouveau là ? Vous n’étiez pas… hum, éradiqués ? Ah, on ne dit plus ça, c’est du langage nazi, ça ne s’utilise plus que pour les virus, d’accord ? Donc, vous n’étiez plus là. Vous n’étiez pas plus là ? On ne peut plus compter sur rien.
Joe Biden, ce fils de pute, marmonne devant des journalistes masqués venus lui apporter des informations – c’est ce qu’on appelle une conférence de presse –, le regard perçant à travers des fentes pour les yeux. « Et que veut Poutine ? », demandent les animateurs et animatrices, s’efforçant d’afficher une décontraction forcée, aux expertes de Poutine chargées de la sélection des sujets du jour. En général, elles n’en savent rien. Elles disent qu’elles ne peuvent pas lire dans les pensées de Poutine. Qu’elles n’ont pas de boule de cristal. Des informations en langage simple.
« Une guerre à l’ancienne comme ça », raille le ministre autrichien des Affaires étrangères, qui a récemment occupé brièvement le poste de chancelier, « une guerre avec des chars ? » L’Europe est snob, elle fait la fine bouche devant Poutine et ses chars Playmobil, c’est tellement XXe siècle. À quoi ça rime, ce spectacle archaïque aux frontières ? Au lieu d’être mis en pièces comme il se doit ? Ça viendra sûrement bientôt, rassure CNN.
Le virologue Hendrik Streeck, invité chez Quarkus Glanz, ne le sait pas non plus ; c’est justement grâce à son « ignorance socratique » qu’il est mon virologue préféré. Alors que les responsables politiques présents dans l’émission tiennent absolument à communiquer – la communication est la chose la plus importante, ils en sont absolument convaincus –, Mais quoi exactement ? Personne ne le sait. Justement. C’est pourquoi il faut se débarrasser de toutes les règles, pour n’en garder qu’une seule. Une règle claire. Compréhensible. Communiquable. Une pour chacune, une pour toutes. Un mot empreint de devoir : qui aurait osé, il y a deux ans, ou même avant, prononcer une telle chose ? Qui pouvait encore se souvenir d’un tel devoir ? N’avait-il pas disparu depuis longtemps, comme tous ces disparus qui avaient un lien avec lui, qui portaient son emblème sur leur casque ? Les derniers vaillants défenseurs nostalgiques de la vertu, ces incorrigibles vieillards blancs qui avaient déjà versé des larmes pour cette noble valeur qui ne se négociait plus sur aucune bourse. Service militaire obligatoire, obligation de travailler, où sont-ils passés, et qui s’acquitte encore de ses devoirs conjugaux ? Dans le sillage de l’élargissement de la conscience, il y a bien, bien des années, ce devoir s’était envolé de notre esprit ; le péché, au moins, était encore excitant. Mais aujourd’hui, beaucoup souhaitent à nouveau un tel devoir, aussi illogique que puisse paraître le terme « ak-
puisse paraître illogique, il implique tout de même le volontariat : une obligation morale n’est pas une contrainte. Mais l’enthousiasme grandit : un tel devoir n’est-il pas solidaire et égalitaire ? Cela semble déjà bien plus attrayant, non ? Et si nous l’accomplissons, nous serons tous bons, nous irons au paradis et la vie sera à nouveau géniale.
« En Suède, on est très tourné vers l’avenir et très pragmatique », explique un spécialiste de la Suède. Des milliers de personnes se sont déjà fait implanter une puce au poignet ; c’est très simple et, une fois que c’est fait, tout devient encore plus facile. Le patron de l’entreprise ne peut que le recommander. On a toujours tout sur soi. Même ce fichu carnet de santé.
Le soir, une voiture noire ornée d’un petit fanion américain s’arrête devant le Kremlin. Un homme au visage masqué de noir en descend, un porte-documents contenant une lettre sous le bras. C’est un messager : il s’agit de guerre et de paix.
Le suspense reste entier.