Lufthansa abandonne la formule de politesse « Mesdames et Messieurs » afin de ne pas discriminer les personnes qui ne seraient ni des dames ni des messieurs. Dommage, j’aime pourtant tant être une dame. Ou du moins, j’aimerais bien en être une.
Désormais, c’est moins exclusif, mais plus inclusif, tant dans les airs que sur terre. Une bonne soirée ou une bonne journée, c’est ce que tout le monde souhaite, personne ne s’en offusquera, personne n’en sera perturbé. « Chers invités » est également un terme universellement compatible. Il n’est pas question de « chères invitées », cela sent sans doute trop le féminisme désuet, cette époque où nous hurlions vers la Lune.
Les choses vont désormais se compliquer. Se contenter de baragouiner avec l’arsenal linguistique traditionnel, agrémenté au gré de nos envies de « grands I », de barres obliques ou de traits de soulignement, ne suffit plus. L’arsenal linguistique est perfectionné : toutes sortes de nouveautés sont intégrées, d’autres sont reléguées aux oubliettes. Là où le vieil homme gris-beige a déjà été mis au rebut. Mais celui-ci se réarme actuellement avec indignation.
Mais moi aussi, vieille femme gris-beige, j’atteins de plus en plus les limites de mon vocabulaire. Je suis souvent même perdue : je dois rester en retenue dans des séminaires sur le genre, c’était quoi déjà, s’il vous plaît ? Est-ce qu’une « femme bio » équivaut à une « femme cis » ? « Cis », c’est sûrement mieux ; « bio », chez les humains, c’est finalement dépassé. Personne ne parle plus de manière poétique d’une « dame d’âge mûr », malheureusement, elle est désormais doublement dépassée, ni d’une « peau flétrie », malheureusement, cela signifie désormais « profane et exigeante ». Si je chantais les louanges d’un « jeune homme épanoui », je serais une vieille sexiste qui n’hésite pas à recourir au langage biologique.
Quel petit trait mettre où ? Une astérisque ou un deux-points ? Même les spécialistes de l’alphabet se retrouvent face à l’alphabet du genre comme une vache devant une montagne : tant de nouvelles lettres ! Au lieu de LGBT, puis LGBTQI, on en est désormais à LGBTQIA+ ; les aromantiques en font désormais partie, et ils sont vraiment nombreux. Toutes ces nouvelles créations lexicales, voire ces créations tout juste nées. Les personnes non binaires, les personnes de genre fluide, les FLINTS et les TERFS, et pour les plus avancés, même déjà les SWERFS. Et au milieu de tout cela, une jeune féministe, sans doute une femme cisgenre, une médecin qui se désigne comme « médecin ». Elle considère que le suffixe « -in » n’est pas féministe.
Combien de genres y a-t-il actuellement ? Mais pas de panique, chacun d’entre nous en porte au moins deux en soi de toute façon ; on parlait autrefois de composantes masculines et féminines. Et les femmes ne seront probablement pas désignées en premier lieu comme des personnes menstruées, ce serait tout de même un peu compliqué. Et comment appellerait-on alors une « vieille femme » ? Ou, à défaut, des « personnes ayant un utérus ». Mais il y en a aussi parmi les hommes trans. Des « pères qui accouchent ». Même si le mot « père » a lui aussi une consonance archaïque.
Le mot en « N » est depuis longtemps, à juste titre, tabou pour des raisons évidentes. Le fait qu’elle l’ait prononcé pour le dénoncer suffit à stigmatiser Annalena Bär_in*ziege. La référence au racisme est interprétée comme du racisme. C’est ainsi que le langage, un vaste domaine, se transforme en champ de mines. Il suffit qu’on trébuche un peu dessus pour que ça explose, et certains s’en frottent les mains. On préfère désormais désigner une personne noire par le terme « POC » : combien de temps faudra-t-il avant qu’un enfant se fasse interpeller « POC » dans les cours d’école ? Le terme « Schwarzfahren » (voyager sans titre de transport) est de plus en plus remplacé par « voyager sans titre de transport valide ». La discrimination fondée sur la couleur de peau est-elle la réponse adéquate à la discrimination envers les personnes ?
Pour ne discriminer personne, on voit soudain pulluler des « personnes » impersonnelles. Et des « êtres humains ». Les personnes juives, les personnes noires, les personnes en situation de handicap et celles issues d’un certain milieu ou ayant une histoire particulière. En revanche, lorsqu’il s’agit de Luxembourgeois·e·s, de citoyen·ne·s américain·e·s ou d’Anglais·es, leur condition d’être humain n’est pas mise en avant avec autant d’insistance.
Non, je ne suis pas contre un débat sur l’identité. Chacun d’entre nous doit découvrir et savourer tout son potentiel humain. Chacun doit pouvoir s’exprimer, se montrer, dire « Me voici ! », « Je suis là ! », « Voilà qui je suis ! ».
Mais un jour, j’espère, tout ça sera fini. Chacun était l’un, l’autre, l’un et tout le reste. Chacun recevait des étoiles. Cinq au moins. Avec le soleil et la lune en plus. Pour que nous soyons à nouveau simplement des êtres humains. De manière si naturelle. Et que nous n’ayons pas à nous qualifier sans cesse d’êtres humains. Comme si nous devions nous en convaincre.