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Société 4 min de lecture

Le royaume du Bien

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition février 2023
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Le monde est sens dessus dessous : en temps de guerre, on peut espérer que les partis de gauche et ceux du centre bourgeois lancent des appels raisonnables en faveur de la diplomatie, d’un cessez-le-feu et de négociations de paix. Quant aux partis d’extrême droite, on peut s’attendre à ce qu’ils prônent un nationalisme hystérique, le militarisme et le bellicisme.

L’ADR a organisé une conférence de presse la semaine dernière. Elle y a exposé sa position concernant l’invasion russe de l’Ukraine. Elle se prononce en faveur d’un cessez-le-feu et de négociations de paix. Elle appelle à des initiatives diplomatiques visant à désamorcer le conflit et préconise une OTAN défensive. Elle s’oppose à l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN ainsi qu’aux missions « hors zone ». Elle recommande une relance de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Autrefois, la social-démocratie se référait au pacifisme du mouvement ouvrier. Les Verts avaient leurs racines dans le mouvement pour la paix. La vision chrétienne du monde des conservateurs incluait le Princeps pacis (Isaïe 9:6). Les libéraux vénéraient, avec Kant, « l’esprit du commerce, qui ne peut coexister avec la guerre » (Vers la paix perpétuelle, 1796, p. 64).

Cette réticence a été surmontée par Yves Cruchten, porte-parole du groupe parlementaire du LSAP, Stéphanie Empain, présidente verte de la commission de la défense, Claude Wiseler, député du CSV, et Gusty Graas, député du DP. Lors des débats sur la politique étrangère en novembre, ils se sont surpassés les uns les autres avec des déclarations combatives et des propos belliqueux.

Le 24 janvier, la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a déclaré devant le Conseil de l’Europe : « Nous menons une guerre contre la Russie. » Le DP, le LSAP et les Verts fournissent des lance-roquettes, gèlent les capitaux russes et subventionnent un boycott économique. Ils interdisent les films russes et réglementent l’usage de la langue : « désescalade », « cessez-le-feu », « négociations » sont devenus des mots tabous. Quiconque les utilise est considéré comme un capitulard, une traîtresse, un agent ennemi.

De telles accusations ne peuvent guère nuire à l’ADR. Elle est de toute façon la parent pauvre de la politique. Elle sait que les gens ont peur de la multiplication des armes et de l’intensification des conflits. Ils redoutent une guerre nucléaire. L’ADR se présente donc à eux comme le parti du bon sens.

Peut-être l’ADR se sent-elle en affinité avec le nationaliste d’extrême droite du Kremlin. Avant tout, elle est opportuniste. Donc amorale. Cela lui permet de porter un regard détaché sur la guerre. Elle a failli la qualifier de nouvelle guerre par procuration entre la Russie et les États-Unis.

L’ADR n’a pas changé. Elle reste un parti prônant un nationalisme agressif. Non pas à l’extérieur, contre la Russie, mais à l’intérieur, contre les frontalières, les immigrés et les musulmans, qu’elle rend responsables des difficultés rencontrées par son électorat sur le marché du travail et dans les écoles.

Le CSV, le DP, le LSAP et les Verts privilégient les gagnants de la mondialisation issus des classes moyennes. Ils se présentent comme ouverts sur le monde et humanistes. Ils ne parlent de la guerre qu’en termes moraux : comme d’un combat entre le bien et le mal. Leur nationalisme ne se tourne pas vers l’intérieur, contre la main-d’œuvre multiculturelle du Kirchberg, de la Cloche d’Or et de Belval, mais vers l’extérieur, contre la Russie. L’empire du Mal qui a ruiné les relations commerciales fructueuses.

Le récit de l’Ancien Testament sur la lutte entre le bien et le mal semble naïf. Il s’agit en réalité d’une tactique : elle vise à empêcher toute compréhension des causes de la guerre et des enjeux. Elle vise à remplacer les tentatives d’explication historiques et politiques par une seule interprétation : la folie du président russe.

Le mal ne peut qu’être anéanti. La guerre doit donc se poursuivre tant que cela sera le cas. Tant que cela sera le cas, les négociations apparaîtront comme immorales. Car entre le bien et le mal, aucun compromis n’est possible. Sans compromis, aucune négociation n’est possible. Ce qui était à prouver.