Il y a quelques jours, le CSV a publié sur Facebook une photo de son tête de liste : Luc Frieden regarde l’objectif et tient un poisson mort dans ses deux mains. « Qu’avons-nous là ? Un homme ou un poisson ? Mort ou vivant ? Un poisson : il sent le poisson ; une odeur très ancienne et très « poissonneuse » » (Shakespeare, La Tempête, II.2). Le poisson était probablement un saumon de l’Atlantique.
Des hommes bien costauds se prennent pour le capitaine Achab. Ils se font photographier avec des poissons morts. Après un combat héroïque, ils ont sorti ces colosses de l’eau. Les pêcheurs du dimanche posent avec d’énormes brochets et des carpes gigantesques. Hemingway souriait à côté de carcasses de thons rouges, de marlins bleus et de requins mako à nageoires courtes, aussi grands qu’un homme.
Luc Frieden n’a pas pêché ce saumon. Le gérant d’une poissonnerie de Sandweiler l’a sorti de la glacière. Le gérant aide le candidat tête de liste à tenir le poisson mort devant la caméra. Luc Frieden rit. Comme s’il voulait dire : « Hé, regardez ! J’ai un poisson mort ! »
Ce n’est pas l’attitude machiste d’Hemingway qui l’intéresse. Le poisson est trop petit pour cela. Ce qui l’intéresse, c’est une tribune politique. Les autres candidats en tête de liste disposent de leurs mandats politiques comme tribunes. Sans mandat, Luc Frieden ne peut pas se permettre d’être sélectif.
C’est l’homme des conseils d’administration, dans les combles d’un immeuble de bureaux. Des cocktails au sous-sol de la Chambre de commerce. Ça ne lui permettra pas de gagner des voix parmi les électrices. Les organisateurs de la campagne électorale du parti lui prescrivent de se rapprocher du peuple. Il se rend dans une poissonnerie. Pour lui, c’est déjà un pas de géant vers le peuple. Jusque-là, il connaissait peut-être le poissonnier Ordralfabétix d’Astérix.
Luc Frieden propose ses services au capital financier mondial. Pour lui, la proximité avec le peuple, ce sont les classes moyennes. Les gens ordinaires, en tant que petits entrepreneurs. Le CSV ne veut pas les laisser au DP. Sous la photo du poisson mort, on peut lire : « Les petits et moyens #entrepreneurs sont le cœur de notre économie. Je souhaite réduire de 20 % les charges administratives pesant sur les entrepreneurs. »
Étienne Scheider s’est plaint du fait que les futurs responsables politiques doivent passer des années à participer à des barbecues avant d’être élus et de pouvoir faire la preuve de leurs talents. Si l’ancien ministre du LSAP trouvait déjà que les saucisses grillées étaient une épreuve, que penserait-il alors des poissons morts ?
Les poissons morts sont des marchandises froides, glissantes et à l’odeur âcre. Les conventions collectives des supermarchés accordent aux vendeuses de poisson des primes de salissure. Luc Frieden déteste se salir les mains. Pas comme Lady Macbeth. Plutôt comme Hugo, le fils de bourgeois : « C’est le reste qui te fait peur. C’est ce qui pue à ton petit nez d’aristocrate » (Sartre, Les mains sales, p. 209). Ce n’est pas par sentiment de culpabilité que Luc Frieden déteste avoir les mains sales. Mais à cause de la suffisance de classe d’un avocat d’affaires.
Se salir les mains, c’est travailler de ses mains. Le CSV et le LSAP considéraient la classe ouvrière comme un obstacle. En 2008, ils ont voulu s’en débarrasser une fois pour toutes. Ils ont supprimé le mot « ouvrier » des statuts d’Unique. Désormais, les ouvriers sont officiellement appelés « salariés exerçant une tâche principalement manuelle ».
« La séparation entre le travail intellectuel et le travail manuel », écrit Alfred Sohn-Rethel, « revêt une importance tout aussi indispensable pour la domination de classe bourgeoise que la propriété privée des moyens de production » (Travail intellectuel et travail physique, Francfort-sur-le-Main, 1970, p. 45). Luc Frieden se présente comme l’exécuteur testamentaire de cette domination. Pour cela, il doit d’abord s’en distancier. Afin de gagner la confiance de l’électorat, il doit se salir les mains.
Ceux qui, en 2013, se croyaient trop bien pour affronter le purgatoire du Parlement devront, en 2023, traverser l’enfer glacé d’une poissonnerie. Pour toucher des carcasses de poissons froides, glissantes et à l’odeur âcre, Luc Frieden a dû surmonter ses inhibitions les plus profondes. Comme s’il voulait dire à la caméra : « Hé, regardez ça ! Je ne suis plus au-dessus de rien. »