Pendant longtemps, l’inflation a été le mot qui semait la panique dans le monde de la politique économique. Dans les années 80, le mouvement ouvrier a capitulé. On appelait cela le « néolibéralisme ». Dans les pays voisins, les entrepreneurs ont profité de l’inflation pour faire baisser le niveau des salaires réels. Chez nous, le système d’indexation automatique leur faisait obstacle.
L’index est une vieille victoire du mouvement ouvrier. Il a traversé les époques. Pendant 30 ans, les lobbies patronaux ont attisé la panique inflationniste pour obtenir sa suppression. Les politiciens, les journalistes et d’autres experts se sont joints à eux. Ils considéraient cela comme une preuve de compétence économique. Les entrepreneurs n’ont pas réussi à imposer leur point de vue. Ils n’ont obtenu que des manipulations temporaires de l’indice. Puis la dévaluation monétaire a semblé disparaître. On a changé de sujet.
Pourtant, l’inflation n’avait jamais disparu. Elle avait connu une hausse vertigineuse : en cinq ans, l’indice boursier allemand DAX 40 a progressé de 50,4 %, le CAC 40 français de 57,1 % et le Dow Jones 30 américain de 90,7 %. Cela correspond à 20 à 36 tranches d’indice. Les banques centrales subventionnent l’achat d’actions à coups de milliards d’argent sans intérêt. Notamment par le biais de fonds d’investissement basés au Luxembourg. À l’exception de quelques avertissements isolés concernant une bulle spéculative, l’inflation des cours boursiers ne dérangeait personne.
Où les personnes fortunées peuvent-elles bien placer leur argent ? L’immobilier reste la seule alternative. Et cela ne concerne pas uniquement les méchants spéculateurs étrangers. Même les honnêtes familles luxembourgeoises de la classe moyenne préfèrent investir dans des immeubles de rapport plutôt que dans des livrets d’épargne sans intérêts. Entre 2016 et 2020, les prix des appartements neufs ont augmenté de 51,2 %. C’est ce qu’indique l’Observatoire de l’habitat. Cela correspondrait à 20 tranches d’indice. Au fond, l’inflation des prix de l’immobilier ne dérange personne. Car elle s’explique par une pénurie de logements sociaux.
Les prix à la consommation sont désormais en hausse. L’Office national des statistiques (Statec) avait prévu une inflation de 2 ou 2,2 % pour l’année en cours. La semaine dernière, il a revu ses prévisions à la hausse, à 2,5 %. Un an après la récession liée au coronavirus, avec une croissance économique de 6 %, ce chiffre est ridiculement bas.
Le projet de budget de l’État pour 2022 tablait sur une inflation de 1,7 % l’année prochaine. Le Statec l’estime désormais à 2,5 %. Ce chiffre resterait tout de même négligeable. Le projet de budget prévoit une augmentation des recettes fiscales de 15,6 % et des dépenses publiques de 8,5 %.
La hausse des prix à la consommation était prévisible : avec la fin de la récession liée au coronavirus, la demande a augmenté plus rapidement que la production. Le transport mondial des matières premières et des produits finis est au point mort. Si la production redevient suffisante et si les économies réalisées pendant la pandémie ont été dépensées ou absorbées par les coûts élevés de l’énergie, les prix pourraient à nouveau baisser. À condition qu’il ne s’agisse pas de prix de monopole.
Actuellement, la hausse vertigineuse des prix du gaz naturel et d’autres sources d’énergie contribue à l’inflation. Les uns en attribuent la responsabilité aux politiciens illibéraux de l’Est. Les autres y voient une crise d’adaptation liée à la transition des énergies fossiles vers les énergies renouvelables. Certains voulaient sacrifier une génération de ménages à faibles revenus au nom de cette transition énergétique. Les Gilets jaunes ont contrecarré ce projet bien au-delà des frontières françaises. Au prix de deux morts, cinq mains arrachées et 27 globes oculaires éclatés. Chez nous, l’index rend la lutte des classes moins sanglante. Néanmoins, dans son discours sur l’état de la nation, le Premier ministre Xavier Bettel a ajouté à cela l’indexation des allocations familiales, la gratuité des repas scolaires et une augmentation de l’indemnité de cherté de vie.
Autrefois, les banques centrales freinaient l’inflation en relevant les taux d’intérêt. Aujourd’hui, cela menace la conjoncture et de nombreuses entreprises. Celles-ci étaient déjà financées par l’endettement avant la pandémie. Pendant la crise du coronavirus, les États se sont endettés sans y réfléchir à deux fois. Ils ont désormais besoin d’inflation plutôt que de hausses des taux d’intérêt.