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Société 4 min de lecture

Le ministère chargé des petites et moyennes entreprises

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition juillet 2021
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À 28 ans, Corinne Cahen a repris la direction du magasin de chaussures de ses parents. Elle avait une conscience de classe affirmée : elle est devenue présidente de l’association des commerçants de la capitale et déléguée à la Chambre de commerce. Elle appartient à la petite bourgeoisie. Bourgeoise, car contrairement aux vendeuses qu’elle rémunérait, elle était propriétaire de l’entreprise. Petite bourgeoise, car elle devait elle-même travailler dans son magasin. À la suite d’une vague de purge au sein du parti, elle est devenue présidente du DP en 2015. Ses collègues du parti, issus de la haute bourgeoisie, fredonnaient le tube du film : « Ma copine n’est qu’une vendeuse / Dans un magasin de chaussures… »

Dans le monde des affaires, on se comporte comme à l’époque pré-démocratique : dans son magasin, une femme d’affaires fait la loi. Les employés sont ses sujets. La notion de responsabilité lui est étrangère. La semaine dernière, l’opposition a exigé pour la deuxième fois la démission de la ministre Corinne Cahen. Avec défiance, elle n’a pas daigné répondre aux députés. Dans son domaine, personne n’a son mot à dire.

Corinne Cahen avait été élue au Parlement en 2013. En touriste, avec ses lunettes de soleil coincées dans les cheveux, elle prenait des photos avec son portable en séance plénière. Puis, au bout de trois semaines, elle est entrée au gouvernement. Trois semaines, c’était trop court pour se faire une idée du Parlement.

On lui a confié le ministère de la Famille. Elle pensait qu’il s’agissait du ministère des Classes moyennes. Elle a réduit les allocations familiales pour les travailleuses ayant de nombreux enfants et a allongé le congé parental pour les classes moyennes. Avec le « Revis », elle a fait porter aux pauvres la responsabilité de leur détresse. Pendant la pandémie de Covid, elle a protégé la liberté d’entreprise des maisons de retraite et des établissements de soins.

Les maisons de retraite et les établissements médico-sociaux sont des entreprises et des associations qui louent des chambres aux retraités et leur fournissent des repas. Conformément à la loi libérale ASFT adoptée par le CSV et le LSAP, la ministre de la Famille a délivré les agréments. Elle ne s’est pas immiscée dans leurs affaires. Elle n’a pas exigé que tous les employés et visiteurs soient testés pour le Covid. Elle n’a pas imposé la vaccination obligatoire pour le personnel soignant, comme cela avait été le cas jusqu’en 1977 à l’échelle nationale contre la variole. Elle a laissé faire que ce soient les comptables, et non les femmes de ménage, qui soient vaccinés. Parfois, elle transmettait au lobby des maisons de retraite des recommandations sans engagement, sous forme de « notes blanches », à la manière d’un service secret. Après la première vague de contamination, elle a renoncé à élaborer un plan de crise pour les suivantes.

Le gouvernement a pris certaines décisions « en conseil ». Mais, à l’exception de la ministre de la Santé du LSAP, Paulette Lenert, personne ne souhaitait être vu aux côtés de Corinne Cahen la semaine dernière.

Environ 350 résidents de maisons de retraite et d’établissements médico-sociaux infectés par la Covid sont décédés. Si des mesures de protection rapides et énergiques avaient été prises, une cinquantaine d’entre eux, voire davantage, seraient peut-être encore en vie. Cinquante morts évitables, c’est de la nitroglycérine. Mal gérés, ils peuvent déclencher une crise politique, à l’instar d’un service de renseignement devenu fou. Même le député du CSV Michel Wolter ne le souhaitait pas la semaine dernière.

Les partis se sont mis d’accord pour confier à Jeannot Waringo la mission de désamorcer l’engin explosif. Jeannot Waringo a été directeur de l’Inspection des finances pendant 31 ans, sous quatre ministres des Finances. L’Inspection des finances freine les dépenses publiques lorsque celles-ci ne respectent pas les plans de dépenses des ministres. Elle se considère comme la gardienne de la raison d’État.

Jeannot Waringo aime par-dessus tout vanter sa modestie. Pour son rapport, il n’a interrogé que ses pairs. Il n’a pas interrogé les résidents, les soignantes ni les femmes de ménage. Il a procédé à une analyse comparative. Il a exigé des « indicateurs de performances » (p. 8). Les technocrates ont toujours raison. Dans son tableau décisif sur les décès, le mois de juin 2020 est absent, et les totaux horizontaux et verticaux ne concordent pas (p. 19). Corinne Cahen a promis de s’améliorer. La prochaine fois que la ministre des Familles, issue de la classe moyenne, promettra à nouveau aux maisons de retraite : « Chaque gestionnaire est libre de prendre ses responsabilités et les mesures qui s’imposent », qu’elle le fasse sur du papier à en-tête officiel.