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Société 4 min de lecture

Le geste

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition octobre 2023
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Ce genre de choses me fait pleurer. C’est tout aussi incontrôlable et involontaire que l’était peut-être, ou probablement, ce geste. Il semblait venir du plus profond du cœur. D’une profondeur insondable.

Ai-je le droit, moi qui suis loin de toute cette horreur, qui ne suis ni Israélienne, ni juive, ni experte en quoi que ce soit – et encore moins dans ce qu’on appelle le « conflit au Proche-Orient » –, d’exprimer mon émotion, pourtant totalement dépourvue de toute légitimité ? Mon émotion, qui n’est que purement humaine ?

Alors que ce geste a été si vivement critiqué en Israël. Cette vieille femme, cette Juive, qui tend la main à ce jeune homme, ce Palestinien. Comment les médias ont-ils pu présenter cela de manière aussi grossière ? Puis cette interview totalement improvisée, cet otage âgé, tout juste libéré et livré aux caméras de télévision, qui parle presque avec affection de ses ravisseurs. Quel désastre en termes de relations publiques, quelle publicité pour le Hamas ! Les experts en relations publiques se sont dits consternés par cette approche qu’ils jugent peu professionnelle, tandis que la stupéfaction régnait sur les réseaux sociaux.

C’est compréhensible. Après le choc que ce pays a subi, ce n’est pas le moment de mener des débats équilibrés. On lui accordera peut-être le bénéfice de l’âge. Et assimiler cela à de la confusion. Qu’elle soit traumatisée. Qu’elle soit effrayée. Qu’elle manifeste la gratitude des opprimés et des asservis à la moindre manifestation d’humanité de la part de l’oppresseur. Qu’elle soit atteinte du syndrome de Stockholm. Et expliquer ainsi ce geste. L’excuser. Ou bien cela tient-il, comme on le suppose, au fait que son mari est toujours entre les mains de ces derniers ?

Elle tendit la main à l’un d’entre eux. Tendre la main. Un geste ancestral. Le geste de l’accueil et de l’adieu. Le geste de ceux qui se rencontrent d’égal à égal. De partenaires. De fair-play, de confiance fondamentale et de reconnaissance. Le geste des pacifiques et des non-armés. Le geste de la réconciliation. Lorsqu’il émane d’une vieille femme, il est également associé à la bonté, à la sagesse et à la maternité. À la bienveillance d’une grand-mère. Elle, la vieille femme, tend la main au jeune homme, sans doute musulman. Il ne la retire pas.

« Shalom », dit-elle à voix basse. « Shalom », cette formule de salutation hébraïque qui signifie « paix » et « bien-être ». Ou était-ce « Salam » ? La signification est pratiquement la même.

Peut-être était-elle simplement dépassée par tout ce qu’elle avait traversé ; qui ne l’aurait pas été ? Après le terrorisme et le tunnel, elle s’est retrouvée sous les feux des projecteurs. Peut-être que ce geste n’était qu’un réflexe. Et alors ? Un beau réflexe, en tout cas, celui d’une belle personne. Une militante pour la paix et les droits de l’homme qui s’est engagée toute sa vie en faveur de la paix avec la Palestine. Elle ne peut tout simplement pas faire autrement. « Ma mère est comme ça, tout simplement », a déclaré sa fille.

Ce geste dépasse tout cela. Il dépasse notre conception du bien et du mal, notre vision manichéenne et sanglante. Il dépasse la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent », jusqu’à ce que tout le monde soit enfin aveugle et édenté, et finalement complètement mort.

« L’islam, le judaïsme, qui s’en soucie ? », s’écrie une femme au milieu des décombres de béton de Gaza. « Où est passée l’humanité ? », s’exclame-t-elle. « Tant qu’il y aura des gens comme Yocheved Lifschitz, Israël n’est pas perdu », écrit une lectrice du Haaretz. Il y a aussi des voix comme celles-là.

Imaginez ! En cette nuit israélienne, quelque chose s’est illuminé. Dans ce petit geste, ce geste d’ouverture vers l’autre, quelque chose s’est illuminé. Cette possibilité humaine.

Cela peut peut-être paraître kitsch, naïf, au mieux naïf, voire présomptueux, surtout lorsqu’une femme qui n’est ni israélienne, ni juive, ni palestinienne célèbre ce moment tendre et précieux que tant de citoyennes et citoyens d’Israël considèrent comme une provocation.

Mais ce petit geste revêt une immense importance. Et ce sont précisément ces gestes dont nous avons besoin, nous tous : des gestes de confiance, des gestes d’espoir. Peut-être qu’une vieille dame est justement la personne idéale pour les transmettre.

Je remercie cette femme qui a traversé l’enfer et qui a fait naître en nous une lueur de paradis. Je rends hommage à Yocheved Lifschitz.