Il y avait vraiment peu de femmes parmi les invités ; l’une d’entre elles porte un nom d’une beauté envoûtante : la princesse Sirindhorn de Thaïlande. Plusieurs princes étaient conviés, dont même un prince héritier d’Arabie saoudite. Il est très puissant : il peut faire disparaître des gens. Un autre prince s’appelle Albert, mais ce n’est que le deuxième. Il vient d’un petit pays bordé par une grande mer et, comme beaucoup d’entre nous le savent, il n’a pas la vie facile à cause de sa princesse africaine, qui est en proie à la mélancolie. Il y avait même un grand-duc, le seul au monde.
Bien sûr, si j’écris « barbares », c’est uniquement par liberté poétique, pour l’irrésistible allitération ; les « barbares » n’existent pas. Ce sont toujours les autres.
Le banquet a lieu dans le Palais du Peuple, qui est bien sûr très vaste. Il se déroule dans un grand pays dirigé par un leader exceptionnel. La table sur laquelle se déroule le banquet est elle aussi très grande. Elle est joliment dressée, ou décorée : un petit ruisseau bleu ciel serpente gracieusement à travers un paysage de pelouse harmonieusement orné de fleurs. Cela doit être une forme d’art, car on mange aussi avec les yeux. Mais il ne s’agit pas d’une installation artistique qui déconcerterait les invités ou les bouleverserait par sa dénonciation, au point de leur couper l’appétit. Elle rappelle plutôt les éléments de décor du train électrique de papa, dans le grenier, bien qu’il n’y ait pas de train.
Les invités sont assis à grande distance les uns des autres autour de la grande table, tels des personnages disposés ou alignés. L’ambiance est très solennelle, les colonnes sont dorées. On y trouve des spectacles musicaux et des œuvres d’art réalisées par le peuple lui-même. Les invités sont des personnalités de premier plan. Certains ont des noms compliqués comme Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui dirige une grande organisation chargée de veiller à la santé du monde entier. D’autres ont des noms à la consonance prestigieuse, comme Abdel Fattah al-Sissi, Quassym Schomart-Tokayev ou Son Altesse Royale Henri Albert Gabriel Félix Marie Guillaume, grand-duc de Luxembourg et comte de Katznelnbogen. Le président du Comité olympique s’appelle tout simplement Thomas Bach. Malheureusement, le chef « fils de pute », alias « Jo l’œil de fer », fait l’école buissonnière ; il appelle ça un boycott. Beaucoup de gens issus de pays où l’on parle l’anglais ou une sorte de langue similaire font ça. Boycotter. Ça a l’air tellement barbare, mais c’est pour la bonne cause. L’Allemagne ne boycotte pas, elle est simplement absente. Peut-être qu’Olaf Scholz aurait lui aussi eu le hoquet aux côtés d’un prince héritier qui fait scier des journalistes en morceaux.
Le seul grand-duc au monde méritait bien sûr un repas. Premier chef d’État étranger à atterrir à Pékin, il a brandi le drapeau orné du lion rouge, a demandé à son hôte de faire pression sur la Russie afin d’éviter une guerre et s’est déclaré prêt à coopérer avec l’Empire du Milieu pour promouvoir le développement mondial. Il a ensuite remercié la Chine pour son engagement face à la pandémie. De plus, les droits de l’homme lui tenaient à cœur.
Le ton des médias allemands est toutefois pour le moins suffisant. Ils ne montrent tous que la même photo et publient le même texte. Ils parlent de frime ou d’orgies de kitsch ; le journal *Bild*, particulièrement sensible, va même jusqu’à évoquer un « banquet de l’horreur » et qualifie la liste des invités de « cabinet des horreurs ». Des représentants de pays dont le nom se termine par « STAN » : cela ne présage rien de bon !
Les invités sont assis à une distance de sécurité les uns des autres afin de ne pas se contaminer mutuellement avec le virus chinois, qui a déjà fait plusieurs fois le tour du monde et a entre-temps muté en une lettre grecque. Le maître de maison lui-même, qui refait surface pour la première fois depuis deux ans, éprouve un grand respect pour ce virus « fait maison », devenu entre-temps un virus d’envergure mondiale.
Il fait des éloges, il encourage et exhorte. Quassym-Schomart Tokajev, du Kazakhstan, reçoit une bonne note pour son comportement exemplaire. Xi rend hommage à son « vieil ami » Pu, de l’Empire de l’Ours. Puis l’empereur de Chine, et bientôt celui du monde entier, invite les personnes présentes à œuvrer ensemble pour un monde de paix durable.