Oui, c’est toujours agréable de s’attarder longuement sur les petites choses insignifiantes de la vie. Nous sommes de toute façon submergés de gros titres. Nous nous focalisons sans cesse sur ce qui est sensationnel, scandaleux, catastrophique et hautement dramatique. Nous en oublions ce qui est à portée de main. Le brouillard, par exemple. Or, le brouillard est un phénomène qui nous accompagne année après année avec une grande régularité. Voici une anecdote illustrative : au moment du passage à la nouvelle année, un feu d’artifice enchanteur a été tiré dans le ciel à Zurich. Malheureusement, un brouillard épais et impénétrable régnait sur la ville. Les spectateurs, d’humeur festive, ne pouvaient apercevoir qu’une lueur diffuse quelque part dans cette épaisse brume. Malgré tout, l’ensemble des feux d’artifice a été tiré sans relâche pendant vingt minutes. Les Zurichois ne se laissent pas gâcher la fête aussi facilement. Après tout, ce n’est pas tous les jours le Nouvel An.
Que penser de cet incident de fumée lors du feu d’artifice de Zurich ? Devons-nous vraiment l’évaluer ? Nous pourrions bien sûr répondre sans hésiter : « Pas de chance. Ça n’a pas bien tourné. Ce sont des choses qui arrivent. Il y a pire. » Nous aurions ainsi clos le sujet et pourrions passer à l’ordre du jour. Mais une telle appréciation, si laconique, presque sarcastique et précaire, ne constituerait-elle pas une violation du principe de discussion intellectuelle ? Ne devrions-nous pas au moins exposer notre opinion de manière plus détaillée ? Qu’en est-il de l’indispensable réflexion sur la question du brouillard ? Ou bien nous soustrayons-nous à la culture du débat qui prévaut actuellement ? Préférons-nous rester des esprits étriqués et égocentriques, qui ne reconnaissent que leur propre horizon étroit ? Le mot d’ordre n’est-il pas : tout discuter à fond, encore et encore ? Parler, parler, parler. Ne surtout pas tirer de conclusions hâtives. Prendre en compte toutes les facettes.
Ne nous simplifions pas trop la vie. Ne soyons pas frivoles. Évitons l’idéologie de l’univoque. Car l’incident du brouillard de Zurich n’est pas si facile à classer. Le brouillard est en effet un sujet de débat vaste et complexe. Il mérite un éclairage nuancé, équilibré et multidisciplinaire. Et un engagement en faveur de l’ambiguïté (les scientifiques ont d’ailleurs trouvé pour cela le joli terme de « tolérance à l’ambiguïté »). Soyons donc tolérants face à l’ambiguïté et organisons une discussion ouverte. Le brouillard est une substance merveilleusement ambiguë. Quiconque parle du brouillard dispose de catégories extrêmement diverses et diffuses. Il lui suffit de se résoudre à faire un choix : la « capitalisation du brouillard » : Zurich abrite plusieurs banques importantes qui mènent de toute façon leurs affaires dans le brouillard. Un brouillard supplémentaire surgissant de manière inattendue est donc toujours le bienvenu. De cette ténacité du brouillard, typique de Zurich, on peut sans autre déduire une commercialisation fructueuse du brouillard. Une intensification ciblée du brouillard s’avère ici très utile. « Venez visiter Zurich, la capitale mondiale du brouillard » (agence de relations publiques Zwielichter & Schwammig).
Liquidation du brouillard : « Pourquoi avons-nous des armes nucléaires si nous ne les utilisons pas ? », avait demandé Trump, le maître des grand-mot, au cours de son premier mandat. En effet : pourquoi accumuler des armes nucléaires extrêmement coûteuses si l’on ne peut pas s’en servir pour organiser un feu d’artifice final ? Alors, en avant dans le brouillard zurichois avec ces ogives nucléaires ! Comparées aux feux d’artifice zurichois un peu guindés, les bombes atomiques auraient l’avantage non seulement de briller bien plus fort, mais aussi d’offrir un spectacle à l’ensemble du public. L’émerveillement serait considérable. Il ne faudrait certes plus compter sur des applaudissements. Car les Zurichois auraient brusquement disparu, emportant leur ville avec eux. Le reste de la Suisse serait quant à lui impossible à repérer, même à la loupe. Mais au final, cette opération spéciale en aurait valu la peine : le brouillard aurait disparu. Un avenir sans brouillard serait assuré.
Annexion du brouillard : « L’Amérique a absolument besoin de brouillard frais. On va se le procurer. On a déjà testé le brouillard du Groenland (très séduisant). Et celui du Panama (avec une petite touche chinoise). Et celui du Canada (plutôt glacial). Mais le brouillard zurichois est de qualité supérieure. Un véritable label alpin, d’une résistance à toute épreuve. Nous envoyons notre armée de l’air avec des conteneurs pour un conditionnement du brouillard sans faille sur le plan technique. Aux États-Unis, tous les domaines de la vie publique sont certes depuis peu entièrement recouverts de brouillard, mais une réserve abondante de brouillard pour les quatre prochaines années ne peut pas faire de mal. « Nous allons construire des entrepôts de brouillard » (Citation : Washington Journal for Foggy Politics).
L’infantilisation par le brouillard : la bêtise actuelle des livres pour enfants est très réceptive aux charmantes histoires de brouillard. On bricole un brouillard. On peint un brouillard. On cherche des œufs de Pâques dans le brouillard. On chante des chansons sur le brouillard. « Eh, eh, eh, tu es si blanc, maudit brouillard de merde ! » Attention, alerte au contenu sensible ! « Cette ligne de texte a été supprimée en raison d’une terminologie à caractère fécal. La variante « Eh, eh, eh, tu es si gris, maudite truie de brouillard ! » – voir : utilisation discriminatoire de noms d’animaux – ne figure plus non plus dans notre livre sur le brouillard, qui connaît un immense succès. Dans la chanson correspondante, on peut désormais lire : « Eh, eh, eh, comme c’est beau, youpi ! Merci, chère fée du brouillard ! » (Communiqué par les éditions Heile Welt.)
Contextualisation du brouillard : malgré tout l’enthousiasme pour la discussion, enivré par la diversité, nous ne devons pas oublier d’éviter à tout prix les généralisations sur le brouillard. La « substantivation » spécifique du brouillard est en tout cas préférable à sa dévalorisation. De même, une simple réorganisation du brouillard à la force du poignet est hors de question. Nous devons absolument nous distancier de la nationalisation fatale du brouillard (mot-clé : « Notre brouillard a toujours été le meilleur. Le vôtre n’est même pas une pâle copie du nôtre »).
Ouf ! Ce n’est pas facile de rester toujours aussi ambigu. Le brouillard discursif ne veut pas se dissiper. Plus la diversification du brouillard progresse, plus notre capacité à y voir clair s’amenuise rapidement. Au final, nous finirons sans doute par souffrir d’une occultation progressive par le brouillard, voire d’une dégénérescence à part entière du brouillard, à moins que nous ne renoncions résolument à cette conflictualisation incessante du brouillard. Mais avons-nous encore le choix ? Pouvons-nous encore affirmer en toute impartialité, avec notre cœur et notre raison : « Le brouillard, c’est du brouillard, il va et vient, il envahit le paysage puis se dissipe à nouveau, il ne mérite pas qu’on s’y attarde » ? Pouvons-nous nous permettre d’avoir une vision aussi primitive ? Pouvons-nous nous permettre d’afficher une discrimination à l’égard du brouillard aussi catégorique, aussi déconnectée de la réalité et aussi hostile à la société ?
Sans brouillard, rien ne va dans la vie. Avec ou sans feux d’artifice. Alors pourquoi chasser le brouillard ? Pourquoi devrions-nous toujours fixer notre regard sur un point imaginaire au-delà des murs de brouillard omniprésents ? Car dès que la vue s’éclaircit, un sentiment de malaise nous envahit aussitôt : se pourrait-il que, partout dans le monde, les fous et les aliénés aient pris les rênes ? Non seulement en politique et en économie, mais à tous les niveaux de la société ? Nous devrions en discuter longuement, dans le brouillard. Comme je l’ai dit : heureusement, tout est dans le brouillard. Pêchons donc gaiement et avec entrain dans cette obscurité. Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à nous lamenter avec Bertolt Brecht : le rideau tombe et toutes les questions restent en suspens.