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Société 7 min de lecture

L’art de l’insulte

Notes sur le respect et le mépris

Article paru dans Édition septembre 2025
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Oui, c’est toujours agréable de voir des adversaires se disputer avec vigueur sans faire attention à leurs mots. Que serait un débat sans le piquant d’insultes percutantes ? Ceux qui s’affrontent ne manient pas forcément le gant. Ce serait, au mieux, un signe de faiblesse anticipée
. Il faut que ça craque dans les combles, que les étincelles jaillissent et que les émotions s’emballent. Le dérapage verbal n’est alors que l’expression extérieure d’une vive contradiction.

Prenons un exemple historique. Lors de la séance du Bundestag allemand du 18 octobre 1984, le député vert Joschka Fischer s’est adressé comme suit au vice-président du Bundestag, Richard Stücklen (CSU) : « Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur le Président, vous êtes un connard ! » Il fut alors exclu de la séance. Par sa réaction draconienne, M. Stücklen a implicitement laissé entendre qu’il n’y avait pas de connards dans son parti. On est en tout cas en droit de douter de cette affirmation. Si l’on examine de près l’évolution de la CSU de 1984 à aujourd’hui, on tombe sur une longue série de politiciens qui, par leurs frasques absurdes, se sont exposés à la métaphore du « connard ». L’actuel ministre-président bavarois, Markus Söder, surpasse tous ses prédécesseurs en tant que farceur invincible de service. Cela n’a pas échappé non plus à l’ancien ministre de l’Économie des Verts, Robert Habeck. Lors de son départ du Bundestag, dans une dernière salve de critiques, il a qualifié M. Söder de « mangeur de saucisses fétichiste ». Pour Robert Habeck, d’ordinaire plutôt réservé, cette expression relève presque d’une explosion émotionnelle miraculeuse. Et, sur le fond, elle est bien pire que « trou du cul ». M. Söder l’a tout de suite compris et a riposté par la réplique suivante : « Va avec Dieu – l’essentiel, c’est que tu ailles loin ! » On voit bien que la tendresse n’a pas sa place en politique.

De son côté, après son exclusion, Joschka Fischer a certainement éprouvé des remords et de la tristesse dans les couloirs déserts du Bundestag, en se demandant : « Qu’ai-je fait de mal ? Comment aurais-je dû m’exprimer pour respecter les règles de bienséance de cette haute assemblée ? » Monsieur le Président, êtes-vous un prolongement du dos ? Êtes-vous une fesse ? Êtes-vous une capacité à rester assis ? Êtes-vous un organe d’élimination ? Pour le dire avec élégance en latin : êtes-vous un anus ? Ou, d’inspiration française : êtes-vous un « Trudükü » ? La seule chose historiquement avérée, c’est que Joschka Fischer n’a absolument rien fait de mal. En 1998, il est devenu ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de la République fédérale d’Allemagne.

Ne faisons pas les prudes. La plateforme Internet Synonyme Woxikon recense 865 (!) variantes du mot « cul » : une véritable mine de termes des plus colorés. Cette prolifération massive, voire épidémique, du mot commençant par « A » démontre clairement à quel point la moquerie systématique est présente dans les relations interpersonnelles. La langue luxembourgeoise est elle aussi extrêmement riche en noms dérivés de ce mot. Nos dictionnaires regorgent d’expressions axées sur les fesses : Deckel, Digel, Duckes, Ducksall, Dueder, Hënner, Kadaster, Kastout, Këscht, Pupes, Tutes, etc. Le mot en « A » est cultivé avec un véritable délectation sous toutes ses formes possibles. Mais cela fait-il de nous des insultateurs compétitifs ? Quelle place occupe le Luxembourg sur l’échelle internationale des insultes ?

À l’instar de l’Allemagne, le mot en « A » a fait son entrée sans encombre à la Chambre des députés du Krautmarkt. En novembre 2013, le député Michel Wolter (CSV) a accueilli le nouveau venu Justin Turpel (déi Lénk) en ces termes : « T’es là toi aussi, espèce de c** ? » Seuls les esprits hypersensibles voient dans cette salutation extrêmement amicale quelque chose de répugnant et de répréhensible. Cette boutade enjouée de Wolter ne pourrait-elle pas être adoptée comme formule de salutation standard à la Chambre des députés ? Car le mot en « A » fait référence à un organe vital de l’être humain, dont aucun citoyen sensé ne voudrait se passer. Le c**** – oups, voilà que l’avertissement déclenché par l’IA s’est activé ! – est pour ainsi dire notre porte d’accès personnelle au monde, le point de jonction indispensable entre les viscères et l’extérieur, taillé sur mesure pour un échange sain et bénéfique. N’est-il pas grotesque d’y voir quelque chose de louche ? On le constate : dans ce pays, la culture de l’insulte en est encore à ses balbutiements.

Mais là, les choses deviennent malheureusement sérieuses : le véritable art de l’insulte consiste non seulement à intensifier les attaques verbales, mais aussi à anéantir sans ménagement ceux qui ne veulent plus se laisser insulter. L’actuel champion du monde de l’insulte, Donald Trump, montre la voie : il a depuis longtemps dépassé le stade du mot en « A » inoffensif ; il qualifie systématiquement tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui de « vermines » et de « fous ». Il ne se contente pas d’excès rhétoriques, mais étaye ses insultes par des menaces et des chantages extrêmement dangereux. Comment en est-on arrivé là ? Si la majorité des Américains élit ce notoire injurieur invétéré comme leur représentant suprême, cela ne peut signifier qu’une chose : ils veulent lui ressembler, ils se reconnaissent en lui, il incarne leurs fantasmes d’insultes les plus audacieux.

À propos de l’abus de pouvoir insensé de Trump, il convient de noter qu’il est grand temps de relire la pièce de Bertolt Brecht, *L’ascension imparable d’Arturo Ui* (écrite en 1941). Cette parabole amère sur la prise du pouvoir par Hitler conclut que le démantèlement de toutes les structures démocratiques par les nazis aurait pu être « enrayé » si toutes les forces libérales s’étaient alliées à temps et de toutes leurs forces contre l’usurpateur. L’histoire nous enseigne que cela ne s’est pas produit. Aujourd’hui, ce cas d’école se répète avec Trump. Cette fois encore, le point de non-retour a été rapidement franchi, car Trump fonce de manière plus effrénée, plus impitoyable et plus obsédée par le pouvoir que ne peuvent même l’imaginer les défenseurs de la démocratie. Le choc se transforme en paralysie chronique. On ne perçoit pour l’instant pratiquement aucune résistance organisée. Au contraire, on voit émerger des cartels entiers de flagorneurs, de lèche-bottes et d’opportunistes serviles. Trump insulte désormais presque le monde entier, et presque tous ceux qui sont outrément offensés s’effacent, se dérobent ou s’insultent entre eux. La politique de l’insulte généralisée triomphe.

Avec les réseaux sociaux, nous disposons en outre d’un outil qui a déclenché une nouvelle dynamique d’insultes à l’échelle mondiale. Chacun peut désormais assouvir sans retenue et sans détours ses envies d’insulter, même s’il est encore loin d’atteindre l’efficacité trumpienne. Quoi qu’il en soit, un objectif majeur est désormais à portée de main : la démocratisation et la socialisation de l’insulte. La ligne de conduite est la suivante : ne plus écouter, ne plus faire preuve d’ouverture, insulter immédiatement et sans pitié. Cette pulsion archaïque peut désormais s’exprimer en toute liberté. Nous n’avons plus besoin de cacher ou de camoufler notre propension innée à l’insulte sous le terme trompeur de « respect ». Le respect, c’est se retenir d’insulter. Dans cette logique, la contrainte au respect a quelque chose de profondément contre-naturel. L’institution millénaire de l’insulte semble être, pour ainsi dire, le ferment de toutes les actions humaines. De l’insulte naît la volonté de survivre : je ne veux pas mourir tant que je n’ai pas efficacement insulté tous les autres.

Et quand, en plus, on dispose, comme Trump, d’un formidable appareil de pouvoir, on peut, sans rencontrer de résistance, donner à sa stratégie d’insulte une force meurtrière. Et les personnes offensées ayant le droit de vote continuent, imperturbables, d’applaudir leur « maître des insultes » élu. En fin de compte, l’humanité reste un méli-mélo d’insultants puissants et d’insultés faibles. Quiconque ne joue pas le jeu et croit devoir se montrer délicat, bien élevé et respectueux se retrouve immédiatement du côté des perdants. Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à nous lamenter avec Bertolt Brecht : « Le rideau tombe et toutes les questions restent sans réponse. »