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Société 4 min de lecture

L’argent, ça rend quand même heureux !

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition mars 2023
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Bon, certains d’entre nous s’en doutaient déjà, et le bruit court même que quelques crapauds ne peuvent pas faire de mal, il y a des preuves qui le démontrent : rien que la décontraction posée et joviale qui règne dans les réserves luxembourgeoises, la bonne humeur et la désinvolture de la classe qui fait du surf et du ski en sont des indices. Mais ce n’est pas ça, la richesse ! La richesse, c’est tout autre chose, c’est quelque chose d’incommensurable, de monstrueux : qui veut être riche comme Bill Golden Gates ou Elon Maske, qui veut appartenir à cette galaxie de l’argent ?! Autrefois, les pauvres riches n’avaient pas le droit d’entrer au royaume des cieux ; aujourd’hui, il n’y a plus de péchés, et encore moins d’enfer. À la place, les pauvres riches doivent rôtir dans l’enfer de la haine, voilà ce qu’ils en retirent.

Cette nouvelle étude ose aller loin. Elle balaye d’un revers de main des préjugés vieux de plusieurs millénaires. Les discriminations. Le pauvre riche. Le roi Midas, victime de son obsession. Le riche, entraîné par ses pépites d’or dans des profondeurs gorgées d’eau. Et bien sûr, la condamnation ultime du chas de l’aiguille, compréhensible pour les derniers à avoir encore été traumatisés par la tradition. Les vrais riches, tel était le message immuable, étaient en réalité les plus pauvres parmi les pauvres.

Une nouvelle étude américaine vient désormais nous priver de nos dernières illusions. Les super-riches ne sont pas seulement bien plus heureux que les plus démunis. Ils sont également bien plus heureux que les personnes aisées. Des millionnaires allemands ont également fait l’objet de cette étude, qui a abouti à la même conclusion. À savoir que l’argent et le bonheur font très bon ménage, et qu’ils sont également très supportables. Pas d’effets secondaires graves. L’argent ne rend ni solitaire, ni malade, ni mort. Et surtout, il n’y a pas de stupide limite de bonheur mesquine. Pas de frein au bonheur. Pas de ces menaces puritaines et pointilleuses du genre « jusqu’ici et pas plus loin ». Il y a peu, on disait encore qu’un individu ne pouvait supporter psychologiquement plus de 75 000 dollars par an, tout ce qui dépassait cette somme dépassant sa capacité de bonheur. Au-delà de ce seuil, on lançait des avertissements sérieux. Or, selon les dernières découvertes, il semblerait soudain que l’on puisse facilement supporter au moins dix fois plus d’argent.

Mais alors, qu’est-ce qui va se passer ? Et après ? Est-ce qu’au-delà de ces sommes astronomiques, les choses vont enfin devenir sérieuses et que le richard va enfin se jeter dans l’horreur bien méritée de Vaqui ? Parce que tout ça n’a vraiment aucun sens. Quelle vie absurde que celle-là, avec tout cet argent ! Toujours et seulement le yacht. De belles personnes, de bonne humeur, qui trinquent au coucher du soleil. Qui achètent de l’art. Qui s’entourent de gens intéressants. Des princes et des artistes. Avoir des amis, même dans la vraie vie. Ne pas même avoir besoin d’acheter l’amour : quand on a de l’argent, on n’a plus besoin d’acheter quoi que ce soit. Quelle existence absurde, nous le savons tous ! Il suffit de cliquer sur les photos des célébrités et de suivre leurs stories : qui voudrait échanger sa vie contre la leur ? Sous cette surface brillante se cache l’abîme. Plus que du malheur spirituel. Drogues, nourriture de marque, psychisme brisé, enfants brisés, corps optimisés à l’extrême : voilà le prix à payer, nous acquiesçons en voyant ces tristes célébrités. Dieu merci, nous ne sommes pas comme elles.

Non, pas du tout, il ne semble pas y avoir de surdose, tout au plus un point où l’on atteint le sommet du bonheur. Qui devient alors un plateau de bonheur. Le bonheur chronique. C’est ce qu’affirme cette étude injuste et destructrice. C’est une vandale : toute cette belle construction s’effondre. La construction du sens. La construction « reste modeste ». Modeste, un mot devenu ridicule depuis longtemps. La construction « heureux avec peu ». Minimaliste, comme on dit aujourd’hui. C’était pourtant encore la devise il y a peu. Ceux qui vivent dans des tiny houses. Les petits gens cool. Au lieu des gros, qui sont aujourd’hui les minces.

« L’avarice, c’est cool. » Telle était la devise d’une publicité au tournant du millénaire. « Égoïste » était le nom d’un parfum pour homme d’une marque célèbre à la même époque ; les femmes l’achetaient pour leurs copains. Puis vint Occupy, qui n’a pas occupé les toilettes, mais les quartiers financiers. Puis Occupy a disparu. Parfois, les banques tremblent, mais elles sont rapidement renflouées. « L’argent fait le bonheur », hurle le manège. Même beaucoup. Durablement.