Mis à part les élections municipales et européennes, j’ai voté trois fois dans ma vie, tout au plus. Dans ma jeunesse, j’étais toujours en vadrouille quelque part, et j’écrivais sagement ma petite lettre d’excuses. En tant que maoïste, trotskiste et anarchiste autoproclamée, puis plus tard en tant que soi-disant « hippie » selon les autres, je m’en fichais complètement : de toute façon, la révolution ne figurait pas au menu électoral. Parfois, j’oubliais cette petite lettre, et j’oubliais que je l’avais oubliée. Et l’État, qui ne m’attrapait pas par la chevelure, m’avait tout autant oubliée que je l’avais oublié.
J’ai passé la moitié de ma vie dans un autre pays. En Autriche non plus, je n’ai encore jamais voté, à l’exception des élections régionales où, en tant que citoyenne de l’Union européenne, je suis autorisée à exprimer mon petit vote. Je suis étrangère. Bien que je connaisse parfaitement ce pays et sa politique et que je sois directement concernée par celle-ci, on ne m’accorde que le statut de personne concernée. On me propose la nationalité luxembourgeoise. Pour cela, je devrais toutefois renoncer à ma nationalité luxembourgeoise. Je ne peux pas et je ne veux pas le faire. Même si j’aime scander « No Nations, No Borders » lors des manifestations et que je rêve d’une humanité sans frontières, le Luxembourg fait partie de moi. « Lëtzebuerg huet een an der Panz ! », me suis-je un jour murmuré avec compréhension, dans cette langue qui recèle l’une des déclarations d’amour prétendument les moins romantiques au monde. Je n’en connais pas de meilleure.
Bien sûr, on peut se dire : qu’est-ce que la nationalité, au fond ? Pour aimer ou pour être quelque chose, on n’a besoin ni de tampon ni de certificat, on peut faire un choix pragmatique. Oui. Et pourtant. Ça me dérange au fond de moi.
Je vis donc comme une éternelle invitée, une éternelle passante, une être chroniquement provisoire. Celle qui n’a pas voix au chapitre et pour qui l’on décide de ce dont elle peut se plaindre et s’indigner. Elle n’est en effet pas responsable de la situation. Elle n’est coupable de rien. Que cette situation, qui n’en est pas une, me convienne personnellement, que, en tant qu’outsider de profession, je ne me sente pas mal à l’aise, prise entre deux chaises et deux pays, si en dehors et au-dessus de tout cela, si au-delà de toute prise de position obligatoire et, en fin de compte, irresponsable, c’est mon problème personnel. Ou plutôt mon non-problème. Ce n’est pas la recette d’une participation adulte et responsable.
Au Luxembourg, j’aurais le droit de voter. Je refuse cela, car je trouve cela immoral. Pourquoi aurais-je le droit, par mon vote, d’influencer une orientation politique dont les conséquences ne me concernent que très peu ? Pourquoi les Luxembourgeoises résidant à l’étranger, qui sont « parties » depuis une éternité – et peut-être « pour toujours » –, devraient-elles avoir leur mot à dire sur une question qui n’a pratiquement aucune incidence sur leur vie quotidienne, alors que celles qui en subissent les conséquences n’ont pas le droit de vote ? Ce sont elles qui, par leur travail souvent pénible, rendent ce pays possible, dans des conditions dont les natifs, dans leur monde parallèle bercé par de généreux héritages, n’ont pas la moindre idée.
Ce n’est pas seulement au Luxembourg, mais ici de manière extrême, que l’électorat, composé principalement de femmes et d’hommes âgés aux cheveux gris et de salariés des ateliers protégés de l’État, représente une distorsion particulièrement grotesque de la population. D’un côté, ceux qui servent ; de l’autre, ceux qui gagnent leur vie. Mais un pays où la plupart des acteurs ne participent pas à la vie sociale n’est, à long terme, qu’une illusion.
Le Luxembourg fait néanmoins preuve de générosité en matière d’intégration grâce à son programme de double nationalité accessible à tous. On n’attend pas des nouveaux citoyens qu’ils renoncent à une partie essentielle d’eux-mêmes. On ne plonge pas les gens dans une crise d’identité. On offre sans rien retirer. Ainsi, toute personne intéressée pourrait-elle donc participer ? Prendre part aux décisions, voter ?
Pourquoi cette opportunité est-elle si peu saisie ? Et qu’en est-il de la crise d’identité compréhensible des autochtones méfiants, qui craignent que leur pays ne se transforme en une vaste agglomération sans identité ni histoire ? Comment réussir ce grand écart ?
L’histoire d’un individu se compose de nombreuses couches ; les identités ne sont pas figées, elles interagissent, s’influencent mutuellement et sont en constante évolution. Une grande partie des habitants de l’Europe est « fluide » d’un pays à l’autre. L’intégration de cette fluidité ne serait-elle pas la condition préalable à la stabilité ?