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Société 5 min de lecture

Que les virus viennent à nous !

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition novembre 2023
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Les bactéries aussi, bien sûr. Les grands-parents poussent un soupir en cette période précédant Noël. Ces aidants à l’ancienne, mais pourtant si pratiques… Ne les appelait-on pas encore récemment les « personnes vulnérables » ? Les « brigades des Pampers » vont bientôt débarquer et mettre de l’animation dans la maison. Les nez qui coulent et qui reniflent, ceux qui toussent et qui reniflent bruyamment, ceux qui ont de la fièvre et ceux qui ont des taches sur les vêtements.

À présent que la convivialité atteint son paroxysme, pour tous ceux qui s’adonnent encore à l’instinct atavique de se retrancher dans le cercle intime de leurs proches. Contre l’obscurité qui nous est imposée. Contre les nuits rudes et les jours gris. Alléluia !, résonne joyeusement dans les oreilles, tandis que des gouttelettes virevoltent béatement dans les airs.

Et qu’est-ce qu’on trouve actuellement dans les crèches, les jardins d’enfants et les garderies ? La bonne vieille toux, le bon vieux rhume, désormais appelé « RSV » – ça fait penser à un club de foot, mais écrit en majuscules aussi graves que des pierres tombales. On murmure, d’un air sinistre, que celui qui tousse maintenant va tousser longtemps. Celui dont le nez coule maintenant, ça va couler longtemps. Les classiques, bien sûr : la rougeole, les oreillons, la scarlatine, la varicelle, la rubéole, dont la plupart ont certes été éradiqués par la vaccination, à l’exception de quelques maigres vestiges. La fièvre aphteuse, qui porte désormais un nom plus civilisé, mais qui n’en est pas pour autant devenue plus civilisée. Et bien sûr, entre les deux, à côté, en prime, toutes sortes de variations de nausées, de vomissements et de diarrhées, ces trois tragédiennes qui semblent plus sublimes qu’elles ne le sont en réalité. Notre bon vieux coronavirus, oui, bien sûr, au passage, pour tout le monde. Le coronavirus fait désormais partie du tableau, déclare sereinement une experte. Il est définitivement intégré. Et y a-t-il du nouveau cette année ? Bonjour la variole du singe, vous avez fait votre apparition ? Les poux, en revanche, ne désertent pas ; ils restent nos compagnons les plus fidèles et les plus simples.

« N’avions-nous pas déjà tout, de toute façon ? », se demandent les gothiques en se remémorant cette époque fiévreuse. À l’époque où tout le monde avait tout, mais pour de vrai, comme le recommande l’homéopathie, où tout le monde passait par là, brûlant de fièvre jusqu’à ce que les parents se tiennent au chevet de leur enfant, le visage inquiet. Et puis, on était tiré d’affaire. On guérissait, on était en bonne santé et on grandissait ; on disait que l’enfant avait fait un bond de croissance. C’était une vraie maladie, suivie d’une guérison. À l’époque où ma peau pelait comme un vieux papier peint, et où, en dessous, tout était si frais et renaissant, j’avais bien… n’est-ce pas ? Mais est-ce que cela vaut encore aujourd’hui ? Est-ce que cela vaut toujours, Dr Guggel ? Avons-nous accumulé des points et acquis au moins un statut immunitaire, à défaut d’autre chose ? Pouvons-nous laisser venir l’assaut de la morve, du vomi, des germes et des mucosités ?

« Mais il y a bien des antibiotiques ! Ce n’est pas un problème du tout ! », assurent les jeunes et les plus en forme, tandis que les grands-parents installent des dispositifs de sécurité pour enfants et distribuent des petites doses magiques. Génial, ces armes miracles qui éliminent tout, si bien que les petits se balancent déjà à nouveau sur la corde d’escalade !

Mais que venir à signifier ces propos discriminatoires d’une vieille hypocondriaque ? Mettre à nouveau les enfants au pilori en les traitant de vecteurs de germes ! Ceux qui rendent visite aux personnes âgées et fragiles, qui s’attaquent aux plus vulnérables. Comme à l’époque, ce n’est pas si lointain, peut-être que certains s’en souviennent encore, quand des personnes masquées effectuaient des mouvements de zigzag frénétiques dans des villes désertes face à de petits êtres. Quand les personnes âgées se cachaient d’eux, et que les enfants se prenaient pour des tueurs.

Tout le monde est cloué au lit. Tout le monde est à l’abandon. Les visiteurs de musée, les conductrices de tramway, les triathlètes, les polyamoureux et les tristes personnages à côté de leurs boîtes à pizza non vidées : tout a un goût de carton. Et les femmes de la génération Y qui s’apprêtaient à monter dans l’avion : même la plus grande adepte de la santé est touchée, ainsi que celui qui a la formule sanguine la plus parfaite de tout le pays. Et tout le monde raconte à tout le monde ses symptômes, qui se ressemblent et pourtant ne se ressemblent pas, et c’est le coronavirus ou peut-être pas, et peu importe, et à un moment donné, le nez ne coule plus et la tête ne fait plus mal. « Repose-toi bien ! Prends soin de toi ! », résonne la voix douce des réseaux sociaux, accompagnée d’une multitude d’émojis empathiques et encourageants.