BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Société 4 min de lecture

La transition énergétique à Bissen

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition septembre 2022
Partager l'article sur

La première législature du DP, du LSAP et des Verts a été celle des modernisateurs. Leur héros était le ministre de l’Économie social-démocrate Étienne Schneider. Il a annoncé des projets extravagants, tels que l’exploitation minière d’astéroïdes et une ferme de serveurs Google.

Le 4 mai, son successeur, Franz Fayot, a défendu le projet de ferme de serveurs devant le Parlement : il s’agirait d’un « projet stratégique » pour la « numérisation » et l’« économie des données » du pays.

L’État avait obtenu pour Google un terrain de 33 hectares à Bissen. Les fermes de serveurs d’une superficie d’au moins 0,1 hectare et comptant au moins 5 000 serveurs sont considérées comme des centres de données hyperscale.

Grâce à ses fermes de serveurs, Google dessert des milliards de clients à travers le monde. Il leur propose, par le biais de publicités ou moyennant des frais, son moteur de recherche Google Search, ses services de messagerie Gmail, ses cartes routières Google Maps, des jeux vidéo, des vidéos YouTube et un espace de stockage dans le cloud.

L’entreprise est contrôlée par ses fondateurs, Larry Page et Sergey Brin. Forbes estime leur fortune personnelle à 100 milliards de dollars chacun. Le budget de l’État luxembourgeois s’élève à 20 milliards
de dollars.

Le 13 juillet 2019, Étienne Schneider a expliqué sur RTL ce qui avait attiré Google à Bissen : les « prix compétitifs de l’énergie. L’énergie est en effet ce qui est le plus consommé ici, et donc aussi le principal poste de dépenses pour un tel centre de données ».

Lors d’une réunion publique qui s’est tenue le 20 novembre 2019 à Bissen, Fabien Vieau, porte-parole de Google, a estimé les besoins énergétiques à 7 %, puis à 12 % de la consommation nationale d’électricité.

La guerre économique avec la Russie rend l’énergie rare et chère. L’État se retrouverait en difficulté s’il devait honorer aujourd’hui l’accord tarifaire promis à Google. Le porte-parole d’Enovos, Claude Simon, a annoncé le 12 août sur RTL une hausse de 35 % du prix de l’électricité pour l’année prochaine – du moins pour les particuliers. Le gouvernement a annoncé une campagne d’économies d’énergie pour l’automne : les ménages sont invités à désactiver le mode veille de leur téléviseur. Google prévoit de consommer autant d’électricité que 210 000 foyers.

Les fermes de serveurs ont également besoin d’électricité pour faire fonctionner les ventilateurs et les pompes destinés à refroidir les milliers d’ordinateurs. Le Mouvement écologique a indiqué en février de l’année dernière que la consommation d’eau de Google à Bissen « pourrait représenter environ 5 à 10 % de l’approvisionnement national en eau potable ». Fabien Vieau, porte-parole de Google, a déclaré : « La solution privilégiée serait un raccordement à l’Alzette. »

200 ans d’exploitation industrielle des ressources naturelles ont entraîné des sécheresses historiques. « Depuis le mois de mars 2022, les niveaux des cours d’eau ont diminué de moitié par rapport à ceux observés entre 2002 et 2020. Au cours du mois de juillet, les niveaux des cours d’eau de l’Oesling ont déjà chuté à un quart des valeurs normales », a indiqué l’Office de gestion de l’eau le 10 août. Il a recommandé de prendre une douche de cinq minutes plutôt que de remplir la baignoire. Si l’Alzette n’a pas un débit suffisant, Google devrait être autorisé à utiliser l’eau potable de la Sebes pour son refroidissement.

Le centre de données hyperscale prévu brise l’illusion selon laquelle la numérisation dématérialise et virtualise. L’illusion selon laquelle Internet flotterait dans un « cloud » empyréen, sans aucun contact avec le monde matériel. C’est le « projet stratégique » qui met à nu la production de biens « verts » et durables, le travail salarié et l’économie de concurrence : l’écologie moralisatrice de l’austérité pour les classes populaires, la surconsommation « écoresponsable » des classes moyennes, les nouvelles opportunités d’investissement effrénées pour les classes possédantes.

Face à la sécheresse estivale et à la crise énergétique, beaucoup ont l’impression que les ressources naturelles et les puits de carbone s’épuisent sous leurs yeux. Le DP, le LSAP et les Verts avaient invité Google à se servir généreusement une dernière fois. Ce long silence laisse penser que Google peut se passer de cette offre.