BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Société 4 min de lecture

La spirale mortelle de Morrison

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition juillet 2021
Partager l'article sur

Il y a cinquante ans, Jim Morrison a rendu l’âme ; je regarde un documentaire sur le chanteur des Doors sur Arte. Après, j’ai la nausée. Il semble que je ne supporte plus Jim Morrison. Il semble que je ne supporte plus le dieu de ma jeunesse.

Une icône de l’affiche à l’image de Che Guevara : ce visage sculpté dans le marbre, ces pommettes saillantes, ces boucles de lion, ce regard de prédateur. Une bouche séduisante. Le jeune homme de l’Antiquité, le prédateur aux mouvements sinueux. L’ange homoérotique, c’est ainsi qu’il m’apparaît aujourd’hui, même si l’érotisme des anges est de toute façon sans limites. Un terme aussi explicite ne m’aurait pas traversé l’esprit à l’époque ; malgré l’attitude machiste et bien qu’il n’y eût guère de révélations d’orientation sexuelle de la part de stars lesbiennes ou gays, la scène rock était androgyne. Les lèvres effrontées de Mick Jagger, la Patti Smith anguleuse et osseuse, cette voix de métal incandescent, ces mouvements dégingandés. L’androgynie en faisait partie, n’étions-nous pas tous tout à la fois, homme-femme, femme-homme, voire un tout ? Quel être humain ayant déjà fumé un joint ou ayant au moins été brièvement frappé par une illumination aurait pu en douter ?

Les mouvements fluides du charmeur de serpents. Du séducteur. Une voix de velours pâle. Comme il nous attire, nous séduit et nous envoûte, toujours plus loin. Celui qui chevauche la tempête, nous emporte, nous entraîne, toujours plus loin, à travers la nuit et la folie, au plus profond de l’éveil. Réveille-toi ! Secoue les rêves de tes cheveux ! Vers la fin sans fin dans The End, mon seul ami. Là où mère et père attendent, dans le tunnel de la mort, ou est-ce le tunnel de la pré-naissance ? C’est le point culminant le plus sauvage, le plus dérangeant, le plus époustouflant que l’histoire du rock ait jamais connu.

Catharsis ou simple folie ? « Apportez-moi une chèvre, je vais la baiser ! », marmonne Morrison sur scène, invitant tout le monde à monter sur le podium. Du sexe pour tout le monde, alors qu’il venait encore de les traiter d’esclaves. Des images montrent qu’il se dénude, mais ce qui s’est « réellement passé » reste flou. Déjà, de petits hommes en bleu l’arrêtent, vêtus de petits uniformes bleus et coiffés de petites casquettes bleues, comme il les décrit.

La débauche, les excès sexuels, les déviations, les perversités, comme on disait autrefois. Comment dirait-on cela aujourd’hui ? Cela ferait sans doute retentir toutes les alarmes. Mais aujourd’hui, on ne le dirait sans doute même plus, non pas par pudibonderie, mais parce que cela n’a plus lieu d’être.

Ce sale boulot est fait, ces dieux ont été renversés, les tabous ont volé en éclats. Désormais, les tabous sont autres, et de nouvelles limites sont fixées.

American Prayer, une œuvre visionnaire aux images puissantes, où une voix pâle parcourt des paysages de plus en plus ternes et vides, du sang amérindien sur l’autoroute. Depuis longtemps déjà, le « Suave » a pris de l’embonpoint, son visage d’une beauté presque poupée est devenu pâteux, sombre ; Morrison sabote sa propre figure culte. Le romantique est en quête du Dérèglement de tous les Sens, comme l’exigeait déjà Rimbaud. Mais celui qui recherche l’infini est, logiquement, voué à la mort.

Patti Smith, chamane tout comme lui, a réussi jusqu’à aujourd’hui cet exercice d’équilibre. Quiconque l’a déjà perçue comme un vecteur d’énergies, vibrant jusqu’au bout des doigts, traversée par l’inspiration, chargée d’électricité, connaît son génie. Hinspiration no. Le « chuchoteur de la mort », en revanche, s’enfonce toujours plus profondément, vers le bas, dans le tourbillon de la mort. Il succombe à son propre son de mort.

À la fin des années 70, un soir après une soirée en discothèque à Barcelone, je tombe dans ma librairie préférée sur un recueil de poèmes en espagnol ; je le ramène chez moi comme un trésor. Comme cet espagnol austère et imposant s’accorde bien avec cette musique douce ! En 1981, au cimetière du Père-Lachaise, je me tiens devant la tombe de Jim Morrison. Elle est discrète, modeste, abandonnée. Comme s’il était mort depuis une éternité. Peut-être à cause du changement d’époque : plus personne ne veut être un hippie bizarre, un monstre repoussant ; c’est l’époque des apparences éblouissantes, les bêtises à la « Neue Deutsche Welle » sont à la mode. Aujourd’hui, comme le montre le reportage d’Arte, la tombe devient de plus en plus un lieu de culte, les objets de dévotion s’y accumulent.

Après avoir vu le documentaire Arte, j’ai la nausée. Je suis sans doute trop vieux pour affronter la mort.