Quelle chance d’être une grand-mère et d’avoir un toit au-dessus de la tête, plutôt qu’un pauvre jeune homme qui se tient sous la pluie devant la mairie de Vienne, de plus en plus trempé, il pleut des cordes, l’eau coule à flots et ses cheveux lui collent au crâne tandis qu’il continue d’avancer dans la file d’attente dans le but d’être tripoté et fouillé comme à l’aéroport, sauf qu’il n’y a même pas d’avion pour l’emmener quelque part, n’importe où, mais loin d’ici ! Je me tiens devant la place de la mairie, devant des grilles, des barrières, des clôtures, derrière lesquelles les pauvres gens trempés attendent qu’on les laisse enfin entrer en enfer. Quelle chance d’avoir un toit au-dessus de la tête, des pantoufles, un fauteuil à oreilles, et même une machine à café ! Je traîne les pieds à travers la ville fantomatique et déserte. « Ambiance de folie ! », annoncent les médias en montrant des gens trempés, mais heureux.
Je sais ce qui m’attend, j’ai activé mes mécanismes de survie : fleurs de Bach, café, zen, OM, le mantra « tout va bien », c’est parti, ils peuvent se jeter sur moi, c’est comme d’habitude, c’est comme du fast-food ou une drogue : la première bouchée, la première gorgée, la première dose, c’est horrible et on veut s’en débarrasser et ne plus faire que « Beurk ! », mais, quelle malchance !, c’est fait : à la deuxième bouchée, ça va mieux ; à la troisième, on s’y habitue ; et sans la quatrième, on ne peut plus s’en passer. Et ne suis-je pas un pro de la torture de fin de journée que les chaînes de télévision européennes infligent chaque année à leurs téléspectateurs et téléspectatrices ?
Tout ce que j’ai déjà survécu ! Ça a commencé si innocemment avec la voix toute fraîche de Sandy Shaw, ce départ pieds nus. Certes, elle chantait l’histoire d’une marionnette, France Gall était carrément une poupée de cire, et Udo Jürgens s’enfonçait dans nos oreilles en remerciant « Chérie » d’une manière super mièvre. Les messieurs étaient interprétés de manière ennuyeusement masculine, ils portaient des costumes sans fantaisie, et les femmes des robes ; les animatrices savaient comment se tenir.
Puis j’ai été absent pendant quelques décennies pour des raisons personnelles, et quand je suis revenu, l’Est avait lui aussi fait son entrée et venait bousculer un Ouest en perte de vitesse avec des danseuses à l’allure très féminine. Les nombreux pays de l’ex-Yougoslavie se distribuaient les points dans une ambiance familiale et nostalgique, tandis que l’Ouest se retrouvait de plus en plus isolé. Bientôt, des garçons au teint pâle ont dominé la scène ; la Russie et la Biélorussie envoyaient encore vaillamment des babouchkas et des divas au caractère bien trempé, puis ici aussi, les garçons ont eu leur chance. À présent, les deux Russes sont partis ; devant les barrières, sous la pluie, se tiennent les manifestants et manifestantes anti-Israël, et je suis assis dans mon fauteuil à oreilles, indécis. Art, guerre ou liberté, je n’arrive pas à me décider. L’Israélien me plaît aussi, il me rappelle les ouvriers du bâtiment turcs de Vienne dans les années 70, avant que je ne réalise, avec un retard typiquement sénile, que c’est justement le look du moment. Il dégage une telle ouverture d’esprit et une telle gentillesse, et la chanson est supportable, devrais-je voter pour lui ?
Il semble que tout ne tourne plus qu’autour de la fête ; la droite s’emporte parce qu’il n’y a plus que ça, et quelles fêtes ! Tout le monde ne porte plus de costumes traditionnels, de bois de cerf ni ne vit selon les anciennes coutumes de nos pères, et il ne semble plus du tout être question d’art. Ni de chanson. Ni de répertoire musical. Il n’est plus question que de fête, et un sexe domine : où sont donc les charmantes jeunes filles ? Ceux qui ne sont pas de droite parlent de démocratie et de diversité, et le passage piéton devant le Burgtheater se pare des couleurs de l’arc-en-ciel sous la pluie. Pour ceux qui se tiennent dehors sous la pluie, devant les barrières, la diversité ne semble pourtant pas si grande que ça : ce sont principalement des hommes, et la couleur de peau dominante est grisâtre. Les « non-droitiers » invoquent les valeurs occidentales, qui peuvent pourtant aussi exister à l’Est. Par exemple, dans un pays où le ministre de la Police se présente fièrement avec un gâteau d’anniversaire décoré d’une corde de potence. Non, ce n’est pas un canular.
C’est aussi compliqué que le monde, et je suis assis dans mon fauteuil à oreilles, résigné à mon sort, et je laisse les choses suivre leur cours.
Des pas de danse robotiques façon années 80. Des garçons qui se trémoussent, venus des quatre coins du monde. La bonne vieille ambiance des clubs de strip-tease allemands. Des griffes métalliques de vampires d’Europe de l’Est. Du pathos masculin venu d’Albanie, dédié à la triste mère du migrant, j’en ai le cœur qui fond. On chante aussi les louanges de la Terre Mère, et la déesse du soleil venue d’Australie rayonne si intensément que les animateurs en viennent à bafouiller.
Une ferraille effrayante, le scintillement de l’horreur ! Une machine de consommation guerrière qui matraque, mitraille, bombarde ! Que cette coupe passe loin de moi ! Ces ordures pour les masochistes ! Celles qui s’y adonnent, s’y abandonnent, renoncent à tout, à elles-mêmes, à tout espoir. Et puis. C’est fini. C’est accompli. Ouf ! Les Bulgares. Ils sont sympas.