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Société 5 min de lecture

La nature est trop naturelle à mon goût

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition août 2023
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Chez nous, il n’y a pas d’ours. Chez nous, il n’y a pas de loups. Mon père en était tout à fait sûr, et il savait tout. Même les dinosaures avaient eu la décence de s’éteindre. Il ne pouvait donc rien arriver à personne lors de ces marches à pied interminables – les « Fousstueren », comme les appelaient nos parents –, au cours desquelles nous nous traînions de chêne rabougri en chêne rabougri ; la chose la plus aventureuse qui pouvait nous arriver, c’était de s’étouffer avec le thé tiède du thermos ou de voir l’infanterie des fourmis déferler pendant le pique-nique. Même les renardes enragées faisaient l’école buissonnière. En théorie, il y avait des sangliers, et peut-être que les champignons qui jaillissaient de l’humus – mot important – étaient mortels, mais personne ne voulait vraiment le savoir. Il n’y avait pas de romans à suspense. Seulement des histoires de haies de bouleau et de cuir. Le tannage. D’un ennui mortel. Exactement comme doit l’être l’enfance.

Pas de tueuse sur la route. Pas de babines écumantes, pas de pattes, de griffes, de crocs ni de dents acérées, et ni les petites filles ni les grand-mères n’étaient dévorées au passage : Maître Isegrimm n’existait tout simplement plus. Comme c’était pratique. Comme c’était génial.

Et l’oncle Ours, lui, on ne le voyait que dans des pays effrayants où il n’y avait pas d’Autopedestre. Ou bien dans Mickey Mouse, où, arrivant toujours en trottinant par derrière, il posait sa patte sur les frêles épaules de Donald ou de Mickey. Et il se laissait toujours séduire par un pot de miel que Donald ou Mickey avaient, comme par hasard, à portée de main dans la nature. Pas de camping sans pot de miel.

Si vous tapez « Bärin » dans Google au Luxembourg, vous tombez pour l’instant encore sur le paradis des bonbons gélifiés de la Großgasse. Mais en revanche, une autre « espèce animale passionnante », comme l’indique la brochure « Les castors au Luxembourg », est déjà sur place. Quiconque a déjà observé ces triathlètes – hommes et femmes – fendre les rivières à la manière d’athlètes olympiques, font des cabrioles dans le courant, abattent des arbres à la seule force de leurs dents, construisent avec ténacité des lotissements, voire des châteaux, n’a pas la moindre envie de partager la pataugeoire avec ces obsédés. Selon un plan d’action et de gestion, cela pourrait entraîner des conflits avec les intérêts humains.

Les voilà donc de retour, nos frères et sœurs à quatre pattes, avec leurs nombreuses dents et leurs griffes ! Des migrantes et des rémigrées, des expatriées qui se réinstallent dans leur nouvelle vieille patrie, si joliment rangée. Mais au fond, qui les a regrettées ? Jusqu’à présent, la forêt était si claire : les troncs d’épicéas asthéniques, les scolytes, le pic autiste, un ou deux petits lièvres, au point que nous poussions des cris d’émerveillement, des cris étouffés. Et le bruissement des feuilles d’automne, bien sûr. Juste des mini-meurtres, dans l’humus. Ça suffit, non ? Faut-il que ce soit encore plus naturel ?

Et en plus, on nous demande d’être accueillants. Oui, parfois, ils sont un peu pénibles. Ils débarquent à l’improviste. Ils se promènent dans un village comme si c’était le paradis. On vient d’apercevoir une louve dans une zone piétonne. Une lionne se promène dans Berlin, et voilà qu’elle se transforme en sanglier.

Parfois, ils ne se contrôlent pas très bien. Ils sont un peu impulsifs. Surtout quand ils ont faim ou quand ils ont des petits. Ou les deux. Ou pour n’importe quelle autre raison. Ou pour rien du tout. Parfois, ils attaquent. Ils mordent. Mais seulement de temps en temps. Et la plupart du temps, ce ne sont que les agneaux. Les moutons. Ceux qui se promènent dans la campagne, à la portée de tous. La présomption d’innocence s’applique certes aussi. Et de toute façon, c’est la nature. La nature, c’est comme ça. Les citadins amoureux des animaux se font une idée un peu fausse à ce sujet. Dans leur monde, il n’y a jamais de sang. Ce n’est pas une scène d’abattage. Mais ce n’est justement pas le cas. Parfois, c’est un joggeur qui est pris. Ils ont attrapé un joggeur. Ou une randonneuse, mais pourquoi se promène-t-elle ainsi ? À travers ces oliveraies, dans cette Grèce-là ? Elle s’est probablement mal comportée, la nature est la nature. Il suffit de donner une chance à la nature. Et puis, on n’en a tout simplement plus. C’est comme ça, la nature. On peut aussi apprendre : la communication, c’est tout. Par exemple, le code de conduite face au loup. Les choses à ne pas faire et celles à faire. Garder un œil sur le loup, mais éviter le contact visuel. Agiter les bras, c’est super aussi. Si une ourse croise notre chemin, il faut suivre le code de conduite avec les ourses. Surtout ne pas grimper aux arbres, elle sait le faire aussi. Et surtout, ne pas confondre les deux !

Ça doit bien être faisable.